Pour en finir avec l’élitisme chez les amateurs de manga & anime

Il y a un peu plus de trois semaines, Eck postait sur Nostroblog un petit article pour défendre son devenir de « connard élitiste » (sic), auquel, deux jours plus tard, répondait Amo en revenant sur son propre parcours de consommation de culture manganimesque, clamant son rejet de « l’élitisme », tout en ne rejetant pas « les élitistes » (re-sic).

Bien sûr, la question de l’élitisme dans la culture (et a fortiori la « culture visuelle post-moderne » comme il est convenu de l’appeler entre gens de bien) n’a rien de particulièrement nouveau, et Ivan West Laurence, en choisissant à l’époque où il dirigeait Animeland de traiter avec les mêmes égards les collaborateurs de son magazine hauts diplômés et les non-diplômés (c’est du moins ce qui est dit dans ce bouquin), adoptait une posture volontairement anti-élitiste très justifiable sur le plan éthique et professionnel: après tout, Cavanna n’avait que le brevet des collèges en poche et ça ne l’a pas empêché de devenir un des plus grands écrivains francophones de la seconde moitié du XXème siècle et certainement l’un des contributeurs les plus pertinents de Charlie Hebdo. Aussi faut-il considérer qu’un travail rédactionnel de qualité est moins une question de niveau d’étude qu’une question de rigueur, de travail et de talent, mais aussi d’éthique personnelle (voltairienne dans le cas de Cavanna)…

Point qu’avait manifestement oublié YWL à l’époque, puisque son équipe a laissé passer des papiers plus que discutables (comme un certain article sur Fushigi Yugi qui se bornait à paraphraser le manga sur plusieurs pages, du début à la fin de l’histoire) voire des plagiats. Pourtant, c’est moins sa posture « anti-élitiste » qui est en question ici que les lacunes dans le travail de sélection des contributions (faute de temps ou de personnel?): le plagiat existe chez les diplômés au moins tout autant que chez les non-diplômés, si ce n’est plus, et on n’est jamais à l’abri d’un article médiocre proposé par quelqu’un que l’on sait habituellement plus inspiré. Surtout, cet anti-élitisme trouve son terreau dans le rejet d’un autre élitisme, fortement ancré, lui, dans le monde journalistique (ce même élitisme qui, dans les années 1990, faisait rejeter par les gens de bien l’ensemble de la culture populaire japonaise), mais pas seulement.

En généralisant un peu, il faut bien admettre que notre chère République est pour le moins élitiste, les plus hautes charges, publiques ou privées, étant en général dévolues aux diplômés des mêmes écoles, voire aux mêmes familles. Et cela se ressent également, parfois à juste titre, à tous les niveaux (par exemple dans les universités françaises, où il est de bon ton d’être agrégé pour décrocher un poste de maître de conférence, en sus du doctorat qui est théoriquement suffisant). Mais, me direz-vous, cela nous éloigne beaucoup de notre sujet d’origine, à savoir « l’élitisme chez les amateurs de manga & anime ». D’autant plus que jusqu’ici, il a surtout été question d’élitisme basé sur le niveau d’étude ou l’origine sociale, reproche qui ne revient que très rarement quand on parle « d’élitisme »  dans ce domaine donné. Et justement, j’ai bien peur que ce terme soit relativement peu approprié pour décrire cette réalité.

En effet, l’élitisme se définit, selon le Larousse, comme une « attitude ou politique visant à former et à sélectionner les meilleurs éléments d’un groupe sur le plan des aptitudes intellectuelles ou physiques, aux dépens de la masse ». Puisqu’il est difficile, voire impossible, en France, de « former » un amateur de manga ou d’anime à devenir une « élite », si ce n’est par un biais extérieur à ce domaine (comme par exemple, les études littéraires ou artistiques; nous y revoilà), passons au second verbe de la définition: « sélectionner ». Il pose trois questions essentielles: sur quelles « aptitudes intellectuelles » (parce qu’on se doute bien que les « aptitudes physiques » ne vont pas entrer en ligne de compte, sauf chez certains cosplayers), pour quoi faire et par qui?

Nous parlons ici de consommation de divers médias, aussi les « aptitudes intellectuelles » impliquées sont relativement… basses, dirons-nous: le simple fait de savoir lire est amplement suffisant (en même temps, c’est un peu le principe des médias populaires que de ne pas nécessiter un doctorat en lettres classiques pour être à peu près compris). Ce qui nous amène à la deuxième question: pour quoi faire? Pourquoi y aurait-il besoin d’élitisme pour lire des bandes dessinées, quelle justification pratique pourrait-on avancer (et « flatter l’égo d’une poignée de personnes pour qu’ils se sentent exceptionnels même s’ils sont à peu près incultes en dehors de leur domaine de prédilection » n’entre pas dans cette catégorie, désolé)? En fait, la réponse est assez simple: pour la critique (au sens large) et l’analyse (au sens large également); une démarche a priori intellectuelle, donc, qui va de « donner son avis sur une œuvre » à « étudier en profondeur une œuvre » avec un nombre incalculable d’échelons intermédiaires, généralement en vue d’une sélection, voire d’une hiérarchisation, des œuvres considérées.

La question de « l’élitisme » ne se pose alors en fait que chez ceux qui choisissent d’en parler de manière un minimum construite, donc chez ceux qui ne se contentent pas de simplement « consommer » du manga et de l’anime comme un simple divertissement permettant de passer le temps; soit précisément le contraire de ce que fait « la masse » des consommateurs de ces médias en France. Par conséquent, le simple fait de tenir un blog traitant de manga et d’animation constitue déjà, en soi, une certaine forme « d’élitisme » (light), puisque son auteur rompt avec les habitudes de la « masse » des lecteurs/spectateurs et produit également quelque chose (d’intérêt parfois discutable, certes, mais tout de même). S’impose alors chez certains l’idée d’une forme de hiérarchie entre la « masse » (qui ne produit rien mais n’a au fond rien envie de produire non plus, à part des tweets à base de « Boruto c tro kool #hinatattrobone ») et ceux qui n’en sont point, mais parfois aussi entre « ceux qui n’en sont point » eux-mêmes, les plus « élitistes » n’hésitant pas à rentrer dans le lard des autres.

Mais comprenons-nous bien: cet élitisme est finalement moins basé sur la « consommation » des médias que sur la supposée qualité de la production écrite ou visuelle de ces « consommateurs éclairés » autoproclamés. Ce qui nous amène à la troisième question: qui désigne et définit ces élites? Et la réponse est, à l’heure actuelle: personne; ou tout le monde, selon le point de vue duquel on se place. Il est à la portée de n’importe qui de se prendre par la main pour ouvrir un blog ou un compte sur Youtube, et l’époque où le seul moyen de se faire entendre était par voie de presse/TV/radio (élitisme médiatique) ou par un biais universitaire ou éditorial (élitisme intellectuel), autrement dit par cooptation, est aujourd’hui révolue (ce qui ne veut pas dire que l’élitisme y a disparu, bien au contraire, mais il n’est plus un frein à l’expression, qui a trouvé de nouvelles voies ailleurs, beaucoup moins contraignantes). Ce qui pourra faire la différence sera la supposée qualité des productions, écrites, audio ou vidéo… pour lesquelles les lecteurs, auditeurs et spectateurs seront les seuls juges, et il s’en trouvera toujours au moins un pour apprécier ou déprécier ce qui a été produit.

Et par conséquent… les termes « élitisme » ou « élitiste » sont, dans le cas qui nous intéresse, généralement inappropriés car beaucoup trop souvent utilisés comme synonymes de « pédantisme » et de « pédant » (ou « intello » mais l’usage de ce terme disqualifie en général celui qui l’utilise dès le départ). En effet, la logique fondamentale de l’élitisme est une logique d’inclusion/exclusion… mais encore faut-il qu’il y ait quelque groupe prééminent où inclure et d’où exclure. Or, ce n’est pas le cas: contrairement à ce qu’on peut voir dans la presse culturelle traditionnelle, il n’existe pas (ou plus?) « d’élite » susceptible d’occuper une place réellement influente de façonneur d’opinion dans les domaines du manga et de l’animation, de soviet suprême du bon goût en termes de cultures populaires.

De plus, s’il existe bien des gens pour vouer aux gémonies les fans de Piyoko Chitose, ce prétendu « élitisme des goûts » demeure globalement sans grand effet, car rien ne permet d’écarter définitivement la personne qui trouvera King’s Game meilleur que les manga d’Inio Asano; tout au plus pourra-t-on se gausser de cette affirmation sur quelque forum, vidéo streamée ou blog à portée plus ou moins confidentielle, et ça en restera là, la plupart du temps. Et c’est tant mieux (Meinungsfreiheit über alles). Contrairement au cinéma ou à la BD franco-belge, nous avons eu la chance de voir l’essor du manga en France coïncider avec celui du Web, ce qui nous a en grande partie gardé du carcan traditionnellement élitiste de la presse culturelle française (même un magazine « de référence » comme Animeland n’a jamais été aussi influent qu’ont pu l’être Télérama ou Les Cahiers du Cinéma).

Les attitudes et habitudes évoquées par Amo et Eck relèvent, plutôt que de l’élitisme proprement dit, davantage de l’intellectualisme, du pédantisme ou du snobisme (dans le pire des cas), quand il ne s’agit pas d’une simple manifestation d’un esprit critique des plus louables (il n’est pas élitiste que de se montrer exigeant sur le plan qualitatif ou créatif: on peut se permettre de faire la fine bouche par rapport au temps où le nombre de sorties annuelles était inférieur au nombre de publications mensuelles actuelles; de même, il faut bien garder à l’esprit que « aimer » et « apprécier » sont deux choses différentes, et qu’on peut très bien aimer un titre qu’on n’apprécie pas).

En fait, dans le domaine qui nous concerne, aucune des supposées élites, autoproclamées ou désignées quand elles ne sont pas purement hypothétiques, ne dispose des moyens d’imposer, même à petite échelle, son idée de la « bonne » appréciation de manga ou d’anime, et encore moins de la « bonne » consommation de produits culturels (pour peu qu’une telle chose existe, par ailleurs): dire le plus sérieusement du monde à quelqu’un qu’il a des goûts de chiotte s’il lit One Piece est au fond moins élitiste que prétentieux (tout comme il est prétentieux d’ériger un titre bourré de maladresses ou de défauts au rang de chef d’œuvre intemporel quand on a le sens critique d’une moule de bouchot). De fait, on peut en finir avec l’élitisme, puisqu’il n’existe pas, à proprement parler, d’élite des amateurs de manga et d’anime (une « élite » dépourvue d’emprise ne peut pas être qualifiée d’élite, et il ne me semble pas que qui que ce soit œuvre en ce sens). On peut alors commencer à réfléchir sur notre pédantisme ou notre arrogance (collective?) compte tenu de la modestie de notre propre influence.

Au revoir; à bientôt; et RIP Lemmy.

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2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Amo dit :

    Hello hello !

    C’est plutôt intéressant et c’est vrai que mon usage du terme « élitisme » était pour ne pas utiliser le terme « pédanterie » qui est aujourd’hui devenu borderline insultant. J’en ai conscience, on va dire.
    Maintenant oui j’avoue ne pas avoir de problème dans ce discours « l’élitisme c’est mal, les élitistes ne le sont pas forcément » parce qu’il n’est pas spécialement incohérent, à mon sens. J’ai pas forcément le temps de développer devant moi mais je me résumerais juste en disant que j’essaie constamment de ne pas jamais faire d’amalgamme entre les personnes et des éléments de leur personnalité. Je ne gagnerais rien à dire que je déteste les élitistes parce que, finalement, ce sont des personnes dont leur « élitisme » n’est qu’un fragment d’eux-même, et je n’ai pas envie de tomber dans le piège de les réduire à cela.
    En somme, je suis juste comme dans l’école des Fans.

    Mais j’ai bien aimé les exemples que tu cites et la réflexion que tu développes, donc cool. Par contre si je peux donner un conseil: aère mieux ton article, les paragraphes gros comme un poing de golem, c’est un peu gênant.

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    1. tommyloser dit :

      C’est tout à ton honneur que de ne pas faire ce genre d’amalgame. ^^
      Et merci pour le conseil, je vais essayer d’arranger un peu ça.

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