Le Dernier Héraut-Mage

C’est fou comme un contexte peut radicalement changer l’expérience d’une œuvre. Ça ne change en rien ses qualités intrinsèques et si l’on parvient à garder un minimum la tête froide, ça ne changera que peu de choses à son appréciation globale; en revanche, ça changera tout pour sa réception première et l’affection qu’on lui portera. Si j’avais lu la trilogie du Dernier Héraut-Mage de Mercedes Lackey il y a quinze ou vingt ans (soit juste quelques temps après sa sortie en anglais), je ne doute pas que je l’aurais adorée. Mais, n’ayant découvert l’univers de Velgarth que récemment, je ne l’ai « que » bien aimée.

Pour faire court (parce que ça fait pas loin de 1300 pages à résumer au total), la trilogie de romans est centré sur Vanyel Ashkevron, fils aîné d’un hobereau de province pas assez viril aux yeux de son paternel (il lit des livres et joue de la musique) qui décide de le confier aux bons soins de sa tante Savil, Héraut-Mage du royaume de Valdemar réputée pour sa rigueur et sa sévérité. Las (pour le papa mais pas pour Vanyel), cette dernière est loin d’adhérer aux idéaux de sa tête de pioche de frère et compte parmi ses disciples un aspirant Héraut ouvertement homosexuel, Tylendel, qui est loin de laisser Vanyel indifférent. Commence alors pour Vanyel un long parcours semé d’embuches et de complots qui l’amènera à devenir un Héraut-Mage légendaire (du moins, il l’est dans d’autres romans de l’autrice), le dernier de son espèce comme l’indique le titre; et accessoirement à s’assumer tel qu’il est.

J’avoue que ma première crainte en commençant la lecture de cette trilogie aurait été de me retrouver en présence d’une Marie Sue en personnage principal; ce n’est fort heureusement pas tout à fait le cas (en tout cas beaucoup moins que dans d’autres bouquins de Lackey, comme la trilogie des Hérauts de Valdemar). Vanyel est certes jeune, beau, dévoué à sa cause et brillant dans ses domaines d’expertises, mais justement, l’accent est fortement appuyé sur cette célébrité acquise qui, petit à petit, l’amène à s’isoler mentalement et sentimentalement de manière récurrente: puisqu’il est idéalisé, les attentes qui sont placées en lui ne tiennent évidemment aucunement compte de ses aspirations et de ses blessures, physiques ou morales, dont finalement très peu d’autres personnes ont réellement conscience, d’autant qu’il ne peut pas vraiment compter sur sa famille pour son épanouissement personnel. De fait, Vanyel est en questionnement constant, sur ce qu’il est ou ce qu’il fait; il se montre parfois TRÈS maladroit et commet à plusieurs reprises des erreurs irréparables aux conséquences dramatiques. Aussi le sentiment dominant chez lui tient de la résignation et certains de ses actes altruistes sont consciemment suicidaires.

Pour autant, il s’agit moins d’une série de romans pessimistes centrés sur le thème de la solitude du surhomme que d’un long récit fictivement biographique traitant de la condition homosexuelle. Et cela constitue, pour d’évidentes raisons d’originalité et de pertinence, la plus grande qualité de cette histoire, ouvrant de nouvelles perspectives pour la romantic fantasy (tout juste vingt ans après la publication du premier volume, Zevran et un Grey Warden masculin pouvaient s’envoyer en l’air tranquillement dans Dragon Age: Origins sans que personne n’en fût choqué; à part une poignée d’homophobes irrécupérables).

Cependant, le ton de l’œuvre tourne parfois au prêchi-prêcha, au dialogue moralisateur, au texte directement pompé sur un tract militant LGBTQ ou peu s’en faut (après, c’est peut-être aussi dû à la traduction française, parfois discutable). Ça ne  m’aurait posé aucun problème jusqu’à il y a quelques années, et j’aurais bien au contraire loué l’initiative. Mais j’ai découvert ces trois romans presque deux ans après qu’ait été légalisé, en France, le « mariage pour tous », légalisation précédée d’un vaste torrent de merde charriant quelques-uns des plus gros déchets rhétoriques jamais produits par l’humanité francophone, toutes origines et religions confondues. A ce torrent de merde ont été confrontés des hommes et des femmes qui lui ont opposé des arguments logiques, figurant pour un certain nombre d’entre-eux dans ces trois romans; et qui n’ont absolument pas fonctionné dans la réalité si j’en crois les multiples relents que la Manif’ Pour Tous nous vomit à la gueule de temps à autres.

En fait, si j’arrive à apprécier ces romans mais ai des difficultés à les aimer autant que je le devrais, c’est qu’ils ont un écho particulièrement sinistre, un ancrage terriblement réel pour de la littérature de fantasy: les difficultés « sociales » auxquelles sont confrontés Vanyel, Tylendel ou plus tard, dans une moindre mesure, Stefen, sont autant de réminiscences de situations beaucoup plus concrètes, susceptibles de sortir le lecteur du récit si ces situations relèvent d’un peu trop de vécu. La critique sociale romanesque est louable (et rare en fantasy), car elle peut tout à la fois permettre de sensibiliser un lecteur à une situation qu’il ne connaît ou ne conçoit pas, et parfois jouer un rôle cathartique auprès de ceux qui ont connu des situations proches; mais ce n’était juste plus le bon moment pour moi, je le crains.

Néanmoins, vous l’aurez compris, j’encourage la lecture de ces trois romans, parus en intégrale en juin dernier chez Milady. Ne serait-ce que pour s’en faire une opinion. Pour l’heure, il s’agit de ce que j’ai lu de meilleur de cette autrice. Et oui, j’écris « autrice » et non « auteure » déjà parce que c’est un mot qui est employé dans la langue française depuis au moins le XVIème siècle et ensuite parce qu’il ne constitue pas une aberration orthographique, lui (sauf exception, la règle veut que les noms masculins en -teur aient un féminin en -trice et non en -teure ou -teuse, comme facteur/factrice, acteur/actrice, tentateur/tentatrice, etc.; donc écrire « auteure » n’est pas seulement moche, c’est aussi complètement con, bien qu’en accord avec l’Académie Française, mais ça n’a jamais été incompatible; c’était la minute grammar nazi).

Au revoir; à bientôt.

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