Harmonie

Pour être honnête, ma culture en matière de littérature de genre japonaise est restreinte. À ma décharge, il faut bien dire que mon niveau de japonais n’a jamais été suffisant pour lire des romans dans la langue de Sôseki (c’est encore pire maintenant que je ne pratique plus) et que les œuvres japonaises de SF ou de Fantasy traduites dans la langue de Cavanna ne sont pas légion. De plus, les éditeurs français semblent, dans la majorité des cas, viser un « public adolescent » (comprendre « peu exigeant » en langue de communiquant), ce qui explique probablement pourquoi nous avons eu droit à une ribambelle de light novels sans réelle ambition et pas un seul volume de Ginga Eiyû Densetsu (sachant que la seule œuvre de Yoshiki Tanaka a avoir été publiée en français a été le premier tome des Chroniques d’Arslân chez Calmann-Lévy, où la série est en stand by depuis huit ans…).

Autant dire que ce n’est pas avec un a priori positif que je me suis lancé dans la lecture de Harmonie, de Project Itoh.

Dans un futur non-daté mais que l’on devine proche, l’humanité s’est remise du Maelström (chaos généralisé ayant résulté d’une guerre nucléaire suivie d’une suite de pandémies) en adoptant une doctrine totalitaire de médication par nanotechnologie: la plupart des êtres humains sont équipés, dans leur adolescence, d’un WatchMe, système en réseau qui permet de surveiller la santé de son organisme… ou celui de son voisin. Le revers de la médaille, c’est en effet que le poids des « admédistrations » (sortes de soviets de la santé) est tel que le « bien être » de l’humanité est en co-surveillance constante.

Dans cette société médicalisée à outrance où le corps n’appartient plus à celui qui l’habite, trois collégiennes tentent de se suicider avant l’implantation du WatchMe. Et échouent (du moins, deux d’entre-elles échouent). Tuan Kirie, treize ans plus tard, est devenue un agent (renégat) de l’Hélix, la principale « admédistration » mondiale: après une mise à pied par sa hiérarchie pour cause de « hé, c’est pas pour trafiquer de l’alcool et des clopes que tu as été mutée dans une zone de combat saharienne », elle retourne dans son Japon natal… pour se retrouver aux premières loges d’une vague de suicides inexpliquée. Elle est alors chargée par ses supérieurs d’enquêter sur place.

Même si je m’attendais à pire, il serait assez malhonnête de qualifier ce roman de chef d’œuvre dystopique: l’écriture est plutôt bof (en même temps, traduire la traduction en anglais plutôt  que l’original japonais, ce n’est pas non plus l’idée du siècle), la narration est par moment assez lourde, le personnage principal parfois tête-à-baffes et le choix d’inclure des balises s’avère régulièrement discutable. Certes, cela permet d’intégrer totalement le texte dans son contexte, à savoir un univers interconnecté à toutes les échelles, mais si je peux comprendre les « <liste: item></liste> » et trucs du genre, j’ai beaucoup plus de mal à voir l’intérêt de les caser à tout bout de champ, parfois juste pour exprimer un simple sentiment ou une posture, comme s’il s’agissait de didascalies. Ça laisse l’impression qu’on est en train d’écouter monologuer un Elcor.

De plus, l’essentiel de « l’intrigue » tourne autour d’une notion de « conscience » que l’auteur ne définit jamais vraiment, si bien qu’on ne sait pas trop ce qu’il entend par là (à moins qu’il ne s’agisse d’un problème de traduction, ce qui n’a rien d’improbable) puisque son usage semble renvoyer tantôt à la notion de libre arbitre, tantôt à celle d’individualité, tantôt à celles d’émotion ou de sentiment.

Reste que l’événementiel est crédible et prenant, particulièrement bien ancré dans les problématiques culturelles de son contexte de rédaction: publié en 2008 au Japon, Harmonie pousse à l’extrême, en respectable dystopie, les logiques hygiénistes et l’abandon volontaire (mais rarement conscient) de la vie privée pour un certain confort, deux thèmes particulièrement prégnants.

Surtout, ni l’auteur ni la narratrice ne semblent prendre ouvertement parti. La très contradictoire Tuan, officier d’une instance dont elle passe son temps à transgresser les règles, est éprise d’une liberté qu’elle n’a essentiellement connu que par des on-dits mais semble s’accommoder, résignée, de l’Harmonie recherchée par une fraction de l’humanité terrorisée à l’idée de vivre un nouveau Maelström, quitte à abandonner ce qu’elle est, ou croit être. Au final, sa motivation à poursuivre l’enquête et agir ne sera motivée que par ce qu’elle ressent pour son amie d’enfance Miach Mihie, et assez peu par des considérations idéologiques.

Harmonie a été adapté en film d’animation l’année dernière (et a eu droit à une séance au Grand Rex à Paris, si je ne m’abuse), mais ne l’ayant pas vu, je ne me prononcerai pas sur sa qualité. Sachez juste que sa réalisation entrait dans le cadre d’un triptyque d’adaptation des œuvres non-franchisées de l’auteur, chacune réalisée par un studio différent: 4°C pour Harmony, WIT Studio pour The Empire of Corpses et MANGLOBE puis Geno Studio pour Genocidal Organ lorsque le premier a fait faillite en septembre dernier.

Quant-à l’auteur, il est décédé en 2009, à 34 ans, des suites d’un cancer qui a ainsi mis un terme abrupt à une carrière prometteuse d’auteur de SF: pour une œuvre de jeunesse, Harmonie, malgré toutes les erreurs et maladresses qu’on aura pu y relever, s’en sort bien et on ne peut que regretter que la maladie n’ait pas donné à Project Itoh le temps d’acquérir une plus grande maturité en tant qu’écrivain.

Au revoir; à bientôt.

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