L’éléphant et la Maruti

Pour une fois, éloignons-nous un peu des sentiers battus habituels pour parler d’un recueil de nouvelles de l’autrice Radhika Jha. Mais avant toute chose, je précise que mes quelques connaissances en matière de littérature indienne sont relativement classiques, voire religieuses (Rig Veda, Bhagavad Gita, Pañchatantra & autres), et que niveau littérature contemporaine indo-pakistanaise, je suis… inculte (j’ai lu Le Dieu des Petits Riens d’Arundati Roy et ce doit être à peu près tout, de mémoire). Aussi mes propos ici risquent de fortement manquer de pertinence, puisque je n’ai que peu d’éléments de comparaison (voire pas du tout, vu que Le Dieu des Petits Riens prend place au Kérala quand les nouvelles de Radhika Jha se déroulent à Delhi; sachant que la distance entre les deux doit être à peu près équivalente à celle qui sépare Paris d’Athènes, vous imaginez bien que les réalités socio-culturelles sont un peu différentes). Enfin bref, vous voilà prévenus, trêve de digressions.

La première nouvelle de ce triptyque est celle qui a donné son nom au recueil. Il y a des journées de merde dans la vie, mais celle où Shweta rate l’un des rendez-vous les plus décisifs de sa carrière à cause d’un éléphant furieux qui a écrasé une Maruti 800 en plein embouteillage est particulièrement pourrie. Qu’à cela ne tienne, elle pourrira la journée d’un jeune gardien de parking optimiste, Kishore, persuadé jusqu’alors qu’il était particulièrement gâté par le sort… et qui va voir s’accumuler les emmerdes, les humiliations et les violences sur sa pomme.

La deuxième, L’Espoir, est rédigée à la façon d’un conte des Mille et Une Nuits, avec son lot d’histoires dans l’histoire, racontées par les rencontres les plus marquantes du protagoniste principal, journaliste bihari nouvellement arrivé à Delhi et fasciné par les possibilités offertes par cette ville. Ainsi voit-on s’étaler sous nos yeux, entre deux épanchements amoureux du narrateur, les vies d’un électricien venu du Bihar, d’un ancien typographe devenu chauffeur de rickshaw et d’un mendiant estropié autrefois rebelle naxalite.

La troisième et dernière (la plus légère et peut-être la moins intéressante), Le Mariage, raconte les épousailles de Barra, fêtarde invétérée et « reine incontestée du Tout-Delhi » (sic), et Sanju, un de ses compagnons d’activités nocturnes. Mariage qui pourrait tourner au vinaigre au vu de la personnalité des protagonistes et de leurs familles respectives, même si Sanju est un archétype d’amoureux transi prêt à supporter tous les caprices de Barra pour l’épouser.

Delhi est la figure centrale de ces trois nouvelles: un océan de possibilités pour tous quelque soit l’origine, mais aussi un enfer pour ceux qui, aveuglés par ces mêmes possibilités, perdent tout ce qu’ils ont suite à un choix désastreux ou par un engrenage d’événements des plus hasardeux, comme Kishore dans L’Éléphant et la Maruti et Shibu dans L’Espoir. Au poids des castes et du système familial traditionnel viennent s’ajouter les problèmes induits par la corruption et la modernisation du pays, ainsi que celui des conflits idéologiques violents, qui ballotent les protagonistes de lieux en lieux et de désillusions en désillusions.

Delhi est donc ici la cristallisation des crispations traditionnelles et des évolutions culturelles d’une Inde en mutation, une sorte de point névralgique vers lequel se concentrent des destinées anonymes dans un univers où la misère la plus crasseuse côtoie littéralement la richesse la plus ridicule. Si Delhi est bien une Devi, comme le pense le chauffeur de rickshaw de L’Espoir, alors c’est une Devi qui sait se montrer particulièrement cruelle.

Il y a un peu de Upton Sinclair et de Jack London dans ces nouvelles, que je vous recommande vivement.

Au revoir; à bientôt.

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