Le monde selon Uchu

Une rentrée scolaire au lycée, une jolie fille ayant des origines françaises (prénommée Alice, comme c’est original), de nouveaux camarades, un duo de jumeaux mystérieux… ce pourrait être le début d’une quelconque rom-com assez basique (ou d’un thriller à deux balles avec des persos qui meurent à chaque chapitre). Mais on est dans Le monde selon Uchu, et ça n’a rien à voir.

Très rapidement, les choses partent vrille, lorsqu’un élève saute du toit du bahut pour échapper au regard d’un monstre… qui n’est autre que le lecteur lui-même. Il est sauvé in-extremis par Uchu, l’un des jumeaux, qui bondit à sa suite et est littéralement sauvé par le scénario (lequel fait poper un arbre où il n’y en avait pas pour les rattraper; conceptuel). Uchu l’a bien compris: il est un personnage de manga et son monde n’est rien d’autre que ça. Pas n’importe quel personnage, d’ailleurs: le héros, rien que ça; il ne court donc aucun risque dans les premières pages et peut mettre sa vie en jeu sans conséquences (t’as du bol que ce soit pas un manga scénarisé par Tomino, toi…).

Briser le quatrième mur pour faire mumuse avec le lecteur est devenu un lieu commun dans certaines franchises (je songe notamment à Deadpool), mais on est avec Le monde selon Uchu à un tout autre niveau. Le quatrième mur cesse d’exister dès la 21ème page et ce jusqu’à la fin, et surtout, tous les éléments du scénario et de la narration sont conditionnés par la conscience de plusieurs personnages qu’ils se trouvent au cœur d’un manga.

Uchu et ses acolytes perçoivent les bulles, les changements de scénario maladroitement improvisés par l’autrice, les petites fleurs des scènes romantiques et même les angles de vue des scènes censées faire du fan-service. Et bien sûr, le  lecteur, évidemment. Ce qui soulève une question fondamentale: qu’elles sont les intentions de l’autrice? Fondamentale pour Uchu, car il va de son existence et de celle de son univers, mais aussi pour le lecteur qui, pris à partie, suit des personnages presque totalement paumés vaguement résignés à vivre leur quotidien tout en sachant que leur réalité est une fiction.

Et c’est bien là tout le propos de ce manga: inviter le lecteur à considérer les personnages de manga comme des personnalités à part entière (ayant une existence limitée, mais propre), à imaginer qu’ils puissent continuer d’exister dans leur univers même une fois la dernière page tournée et le volume refermé, à réaliser que, parfois, ils échappent au contrôle de leur autrice. Et que, si ces derniers sont la manifestation d’une part de sa personnalité, ils n’en ont pas moins une individualité propre.

Les protagonistes de ce manga sont conscients de ce qu’ils sont dans sa diégèse même; à charge pour le lecteur de déterminer pour lui-même la facticité de celle-ci: si l’autrice y livre ses propres réflexions, y dévoile-t-elle pour autant explicitement le fond de sa pensée ou son double avatar n’y joue-t-il qu’une fonction d’ordre scénaristique, à la fois McGuffin & Deus Ex Machina? Un questionnement qu’il serait pertinent de développer… mais il faudrait pour cela spoiler l’intégralité du deuxième et dernier volume, ce que je me refuse à faire ici (j’en ai probablement déjà trop dit; mille excuses).

Car Le monde selon Uchu mérite bien que vous lui accordiez une heure ou deux, pour peu que vous souhaitiez découvrir un OVNI sur papier, un titre qui vous amène à réfléchir sur votre rapport à vos lectures, non pas en termes de « passion » pour une ou plusieurs œuvres données, mais en termes d’appréciation des personnages de fiction et de la nature qu’on leur prête. Ce qui change un peu, vous en conviendrez.

Au revoir; à bientôt.

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