Pourquoi l’arrivée de Civilization V au lycée est une connerie

La chose a été annoncée par The Verge il y a un peu plus d’une semaine et reprise sur certains sites de jeux vidéo: une version modifiée de Civilization V fera son entrée dans les lycées nord-américain l’année prochaine. Et c’est une connerie.

Avant d’aller plus loin, quelques précisions: j’aime beaucoup les Civilization. Tous. Même les enfants handicapés mentaux de la famille que sont les épisodes Revolution. Et j’aime particulièrement le V, sur lequel je compte plus de 1300 heures de jeu si j’en crois Steam (oui, je suis insomniaque, parfois). Du coup, vous comprendrez bien que ce post n’est en rien dirigé contre le jeu en lui même: à titre de comparaison, ça reviendrait à critiquer Super Street Fighter II X sous prétexte qu’un prof de MMA aurait choisi d’entrainer ses élèves avec plutôt que de leur donner des cours adéquats.

C’est vrai que c’était assez tentant: un jeu qui vous porte de la préhistoire à la conquête spatiale en gérant l’économie, la recherche scientifique, la production culturelle, la religion et la géopolitique, ça a de quoi séduire n’importe quel prof d’histoire un tant soit peu gamer sur les bords. Alors où ça coince?

Eh bien déjà… parce que les intentions sont une chose et le traitement une autre, et qu’une mécanique de gameplay peut être très intéressante tout en étant totalement irréaliste. Et c’est bien là de cela qu’il s’agit. La recherche scientifique du jeu n’a ainsi rien de commun avec la nôtre, si ce n’est le nom: on sait de base où l’on va, quelle technologie débloquera tel type d’édifice ou amélioration, quelle autre technologie pourra être étudiée partant de là, et ainsi de suite. Sans que rien soit par ailleurs détaillé: la science, c’est ce truc vague en forme de bécher bleu qui permet d’apprendre des trucs, et ça s’arrête là.

Autre exemple: aucune religion, dans le monde réel de la réalité véritable (© Karim Debbache), n’a jamais fonctionné comme les religions de Civilization V. Outre le fait qu’il soit très étrange de mesurer la foi en donnée quantitative, celle-ci n’a jamais permis à elle seule de construire des édifices religieux (on a d’ailleurs conservé suffisamment de traces dans la documentation comptable médiévale pour savoir qu’une cathédrale, ça coûte un paquet de fric et nécessite un paquet de main d’œuvre). Pourtant, in game, c’est un fonctionnement assez intuitif: on choisit, selon ce qui nous intéresse, nous, joueurs, les croyances en fonction de la géographie locale et des orientations innées de la civilisation choisie, orientations qu’elle garde de sa naissance à sa disparition…

Et on en arrive au deuxième gros problème du jeu: l’humanité n’a jamais fonctionné comme ça. Effectivement, une certaine historiographie essentialiste a fortement insisté, un temps, sur une différentiation culturelle des civilisations maintenant, au fil des siècles, une identité particulière. Sauf que ladite historiographie, par ailleurs très politisée, n’est plus prise au sérieux depuis plus d’un demi-siècle.

De nos jours, il est communément admis dans les milieux universitaires que les civilisations sont des constructions humaines et que ces traits prétendument essentiels sont en réalité plutôt circonstanciels, parfois liés à des évolutions internes, mais le plus souvent à des contraintes environnementales ou à des apports culturels extérieurs: le Royaume d’Angleterre n’a pas été la plus grande puissance navale du monde parce qu’il avait des « traits de civilisation » qui l’y ont aidé, mais parce qu’une suite d’événements et de choix stratégiques l’y a amené.

Mais surtout, cette immuabilité de l’essence de la civilisation, incarnée dans le jeu par ses traits et son leader immortel, provoque parfois des aberrations historiques. Par exemple avec ces trois civilisations, distinctes dans Civilization V, que sont les Grecs, les Romains et les Byzantins: en quoi les Grecs (qui arborent d’ailleurs dans le jeu une couleur bleue considérée comme barbare à l’époque d’Alexandre le Grand) et les Romains méritent-ils davantage ces appellations que les Byzantins, qui parlent grec et ont toujours été considérés, jusqu’à la prise de Constantinople par les Turcs, comme des Romains?

Et puisqu’on en parle: comment se fait-il que Constantinople et Istanbul soient deux villes distinctes, alors qu’il s’agit de la même ville, conquise par les Ottomans pour en faire leur capitale? On notera d’ailleurs qu’aucune des treize premières villes à fonder par les Ottomans n’a été historiquement fondée par des Turcs… et ce n’est pas un exemple isolé: le jeu regorge de boulettes de ce genre. Des boulettes qui n’ont absolument aucune conséquence sur le gameplay ou le plaisir de jeu, mais qui n’ont clairement pas leur place dans une salle de classe.

Enfin, outre ces « détails » gênants, il y a un dernier problème, plus conséquent, qui peut se résumer en un mot: occidentalocentrisme. En effet, les civilisations européennes ou d’origine européenne (comme la civilisation américaine) sont sur-représentées dans Civilization V (18 sur 43). Jusque dans la religion, d’ailleurs, puisque trois variantes du christianisme sont jouables, pour une seule occurrence de l’islam ou du bouddhisme. Et même au niveau de la chronologie, puisque le temps est mesuré en B. C./A. C. (ce qui est déjà une incohérence en soi quand aucun prophète n’apparaît en 0 pour fonder une religion chrétienne, mais passons).

C’est également le cas dans une mécanique fondamentale du jeu, à savoir la progression par ère: le fait de passer de l’Antiquité au Moyen Âge ou de l’ère industrielle à l’ère moderne en fonction des progrès technologiques est une mécanique de jeu intéressante, et elle peut même sembler pertinente historiquement… sauf que ce n’est pas le cas.

Déjà parce que ces « ères » sont des désignations artificielles a posteriori, parfois à des fins idéologiques, dont la pertinence est pour le moins discutable. Ensuite parce que la démarche implique une logique immuable, en gros celle de la chrétienté, dans l’évolution des différentes cultures: à l’Antiquité ne peut succéder que le Moyen Âge, ce dernier ne peut que s’achever par la Renaissance et ainsi de suite. Enfin parce que les trois seules idéologies envisagées en fin de jeu (avec Brave New World; soit avec trois usines, soit en entrant dans l’ère moderne) sont finalement celles de l’Europe du XXe siècle: le libéralisme (aka « Freedom » en VO, étrangement traduit par « Égalité » en VF), le communisme (Ordre) et le fascisme (Autocratie).

Encore une fois, ce n’est pas un problème si on réduit le jeu à ce qu’il est: un jeu, aux mécaniques volontairement simplifiées pour lui permettre de rester équilibré et intéressant. Sauf que la réalité, elle, ne l’est pas toujours. Loin de là, même. Et je ne vois pas comment on pourrait l’utiliser à des fins pédagogiques ou didactiques (sauf pour occuper une classe en cas d’absence de prof). Parce que rien dans ce jeu ne permet d’établir comment ont factuellement évolué les différentes cultures humaines. Tiens, un truc con: chaque bâtiment est unique dans une ville; il ne peut pas y avoir plus d’un grenier, un temple, un atelier, un musée ou une usine par ville, quelle que soit sa taille. Aucune ville réelle ne s’impose de telles limites.

Civilization V, au fond, c’est juste un skin de pseudo-réalité sur des mécaniques de jeu de plateau. Remplacez les Celtes, les Incas et les Huns par des Elfes, des Nains et des Orcs, et votre jeu ne sera pas plus incohérent, ni moins crédible, ni moins fun (d’ailleurs, pas mal de modeurs ont passé le pas; ça marche aussi avec de la SF: il y a même un scénario steampunk plutôt sympa dans Gods & Kings). Sauf que personne n’envisagerait de l’utiliser en classe.

Après, c’est vrai qu’on parle d’un pays où on enseigne le plus sérieusement du monde que le créationnisme est une théorie tout aussi valable, si ce n’est plus, que l’évolutionnisme. Donc l’arrivée de Civilization V dans ces classes ne devrait pas vraiment faire empirer les choses au final. Même si c’est une connerie.

Au revoir; à bientôt.

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Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Mikaya dit :

    Ah merde… je croyais que c’était un troll moi cette histoire de civ 5 à l’école o_O
    holy mother of god o_O

    J'aime

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