Les Chronolithes

Avant de lire Axis et Vortex, suites de l’excellent Spin, j’ai voulu m’intéresser un peu à ce que R. C. Wilson avait pu écrire auparavant, et notamment un livre dont le pitch avait particulièrement attiré mon attention: Les Chronolithes.

En 2021, un monolithe d’une matière inconnue poppe inopinément en plein milieu de la jungle thaïlandaise: il s’agit d’un monument à la gloire du seigneur de la guerre Kuin, commémorant une victoire qui n’a pas encore eu lieu, en 2041. Par la suite, d’autres chronolithes, de formes diverses mais toujours à la gloire de Kuin, apparaissent un peu partout en Asie, puis dans le reste du monde, bouleversant la vie de millions de personnes.

Scott Warden est peut-être l’un des deux premiers américains à avoir posé leurs yeux sur un chronolithe et sa vie semble désormais liée aux sinistres monuments. Après un divorce et un licenciement douloureux, il se retrouve à travailler durant les années qui suivent avec Sue Chopra, une de ses anciennes professeures à l’université et désormais la personne la plus qualifiée au monde pour étudier le transfert temporel des chronolithes.

Mais au-delà du « comment? » se posent aussi les questions du « pourquoi? » et du « qui? » car on ne sait absolument rien de ce fameux Kuin. Ce qui ne l’empêche pas de s’imposer à l’ensemble de l’humanité, hypothéquant son avenir, avec les conséquences que l’on imagine.

Car, évidemment, les réactions ne se font pas attendre, entrainant des bouleversements politiques et religieux profonds, Kuin étant un messie pour les uns et une sorte d’antéchrist pour les autres, un guide lors du grand soir pour les uns et un nouveau Staline pour les autres, un leader invincible auquel il vaudrait mieux se soumettre par avance pour les uns et un ennemi mortel auquel il faut résister jusqu’à découvrir LA faille pour les autres. Une seule certitude: sa supériorité technologique est si écrasante qu’elle confine à la magie (renvoyant ainsi à la troisième loi de Clarke).

Scott, personnage principal et narrateur du récit, se trouve souvent en première ligne, soit par hasard (lors de l’apparition du premier chronolithe en Thaïlande), soit par obligation professionnelle (lors de l’apparition du chronolithe de Jérusalem), soit, aussi, du fait de ses liens familiaux (lors de l’apparition du chronolithe de Portillo). En effet, la génération qui a grandi avec les chronolithes (dont la fille de Scott) en est profondément marquée et adopte des comportements qui confinent au fanatisme, n’ayant plus aucune confiance en le système socio-politique traditionnel pour lui proposer un avenir viable.

C’est là la grande victoire de Kuin: en montrant dans le passé un aperçu de l’avenir, il offre aux mouvements kuinistes des années 2020/2030 une crédibilité, un poids idéologique considérable, qui leur permet de lancer une OPA (inamicale) sur la jeunesse de cette époque, désabusée par les crises économiques, la corruption, la criminalité galopante, les catastrophes écologiques, les guerres qui n’en finissent pas et l’effondrement politique de certaines puissances.

Le récit que nous livre le narrateur Scott, écrit quelques décennies après, est celui de ces incertitudes et de la folie ambiante, entre les délires des fanatiques de Kuin et les obsessions de Sue. Il est celui d’une recherche désespérée de comprendre face à un monde qui ne cherche plus qu’à combattre et/ou se soumettre; ce qui en un sens fait de ce livre un ouvrage symboliquement prémonitoire.

Écrire sur des paradoxes temporels est un exercice particulièrement ardu, puisqu’il génère souvent moult incohérences et problèmes de timeline, surtout quand l’auteur adopte une conception « mono-linéaire » du temps. Les Chronolithes échappe plus ou moins à ce souci, mais souffre d’un autre problème: sa fin.

Elle n’est pas mauvaise, loin de là, mais… particulièrement rushée et écourtée: Scott ne nous livre que les événements des décennies 2020/2030, soit, en gros, le laps de temps s’étendant entre l’arrivée dans le passé du premier chronolithe et la veille de son envoi. Or, le problème, c’est que (en évitant de trop spoiler) c’est un peu comme si un biographe de Jeanne d’Arc estimait devoir s’arrêter avant le siège d’Orléans, parce que le reste coulerait de source; ou si un bouquin sur la guerre du Pacifique s’arrêtait à Pearl Harbor.

C’est qu’il se passe des choses dans les années 2040/2050, des événements apparemment d’importance, auxquelles il n’est fait qu’allusion (guerres, émeutes, etc.) mais qui doivent être déterminants dans le long conflit opposant Kuin au reste du monde. Des choses que Scott a vécu, apparemment, mais qu’il élude, sans réelle justification. De fait, la fin du récit n’en est pas vraiment une, mais ressemble plutôt à une porte ouverte sur une ellipse de quelques décennies, au terme de laquelle on retrouve un Scott âgé d’une septantaine d’années effectuant une sorte de pèlerinage dans le Wyoming et se remémorant ces événements qu’il couchera par écrit un peu plus tard.

Pour autant, Les Chronolithes est une œuvre intéressante dont seule la fin laisse sur sa faim, et sa pertinence générale en fait un incontournable. R. C. Wilson semble en outre fasciné par la façon dont l’humanité construit ses mythes et la manière dont les événements les moins anodins peuvent dégénérer en un chaos ingérable (ce qui est d’ailleurs très visible dans Spin, également), chaos où tentent d’avancer des personnages faisant leur possible pour conserver ce qu’ils peuvent de rationalité quand l’irrationalité devient la norme.

Au revoir; à bientôt.

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Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Mikaya dit :

    Ca a l’air sympa 🙂 j’aime bien le sujet en tous cas ^^ je note (dans ma PPAL – potentielle pile à lire :p)

    J'aime

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