Lum’en

Je suis inculte: je n’avais jusqu’à récemment jamais lu de roman de Laurent Genefort, et ce alors que la bibliographie de l’auteur est pour le moins conséquente. Bon, on va dire que l’oubli est réparé avec Lum’en publié chez Le Belial (et aussi Le Livre de Poche depuis peu).

Lum’en, c’est le nom d’une entité appartenant à une espèce intelligente qui sillonnait jadis la galaxie. Las, Lum’en enfreignit un jour la loi de son peuple en tentant de modifier le cours de l’histoire, ce qui lui valut un bannissement, sous forme minérale et immobile, sur une lointaine planète, alors dépourvue d’autre forme de vie intelligente. Plusieurs millénaires plus tard, un peuple d’anthropoïdes bipèdes vint tenter de coloniser ladite planète, renommée Garance du fait de l’omniprésence à sa surface de caliciers (arbres écarlates au sommet en forme de vasque).

Lum’en est donc l’histoire de la colonisation humaine de Garance, sur plusieurs générations, de plusieurs points de vue, à plusieurs époques qui n’eurent guère que Lum’en et les compagnies multimondiales pour trait commun. C’est donc ainsi que se succèdent les biographies fragmentaires du fanatique Esach et de son fils rebelle Japhet, du mercenaire et tueur à gage Vimal Kampela, de l’artiste avant-gardiste Eliaz, des pilas aventureux Tunktul & Saseel (formes de vie indigènes de Garance ressemblant à des poulpes arboricoles), du négociateur Jarid Moray, et enfin de Targ, le paumé qui de tous les humains de la colonie aura été la rencontre la plus décisive de Lum’en. Chaque chapitre constituant un stand alone, on pourrait presque considérer Lum’en comme un recueil de nouvelles.

En termes d’histoire, je dirais qu’on se trouve quelque part entre La Forêt d’émeraude de John Boorman et Eclipse totale de John Brunner: la thématique de la colonisation d’une planète lointaine est ici renvoyée à son miroir terrien passé et actuel que sont les colonisations occidentales (et plus particulièrement, je pense, celle de l’Amazonie), puisque le statut de « forme de vie intelligente » des pilas est un sujet hautement polémique, tout comme celui de la destruction de leur environnement à des fins mercantiles.

Au travers du prisme de la SF, Laurent Genefort livre une critique des méfaits du capitalisme sur le terrain, sur un espace de « frontière » où la loi et l’éthique s’effacent devant les besoins impérieux des plus puissants. Le chapitre consacré à Vimal Kampela est ainsi particulièrement éloquent, puisqu’il arrive sur Garance en tant qu’éliminateur d’empêcheurs de tourner en rond hostiles à la politique de la DemeTer, compagnie détenant les droits de concession de la colonie planétaire et de ses ressources (le chapitre de Jarid Moray lui fait par ailleurs écho).

Mais c’est finalement au travers des yeux des pilas, créatures de faible constitution et pacifiques, que le regard posé sur le monde des humains est le plus cinglant: les petites créatures curieuses des grands êtres bruyants apprennent vite à leur contact à les fuir, ces derniers les considérant tantôt comme des nuisibles, tantôt comme des objets d’amusement cruel, et n’hésitant de plus jamais à anéantir les caliciers qui leur servent d’habitat à des fins purement économiques, puisque la DemeTer cherche à rentabiliser cet investissement coûteux.

Lum’en pose donc la question des limites de l’humanité et de la civilisation, en revisitant à la sauce planet opera le mythe du bon sauvage, mais aussi en posant la question du transhumanisme, des limites de l’expression artistique, et plus globalement de la dignité des formes de vie intelligente. Sur Garance, c’est un visage arrogant, cynique et cruel (et malheureusement réaliste) qu’offre dans sa grande majorité la population « humaine » qui l’habite.

Cette même population humaine qui se retrouve soumise sans échappatoire à la DemeTer, qui contrôle les vaisseaux, les approvisionnements (Garance n’étant pas en mesure de nourrir sa population humaine du fait de sa différence de nature biologique) et s’octroie factuellement un droit de vie et de mort sur tous.

Si des franchises comme Mass Effect ou Star Trek proposent une perspective certes nuancée mais globalement positive de l’expansion humaine dans l’espace, Lum’en en dresse en revanche un portrait sombre, et quelque part peut-être plus réaliste, qui nous rappelle ce que nous avons fait de notre planète.

Bref, tout ça pour dire que Lum’en a bien mérité cette année son Grand Prix de l’Imaginaire et son Prix Rosny Aîné, compte tenu de sa portée.

Au revoir; à bientôt.

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