La Guerre de Caliban

En attendant la très prochaine diffusion de la deuxième saison de The Expanse, petit retour sur le deuxième roman de la franchise du duo James S. A. Corey. Ah, et compte tenu de sa nature de suite, bin, il va y avoir du spoil sur le premier. Beaucoup. De. Spoil.

La catastrophe apocalyptique ayant été évitée de justesse (au prix du sacrifice de Julie Mao, de Joe Miller et de la planète Vénus; entre autres), la Terre et Mars se sont accordées pour liquider l’héritage du professeur Dresden, avec la collaboration active de l’affairiste Jules-Pierre Mao. Cependant, rien n’est encore réglé: la protomolécule est plus active que jamais sur l’Étoile du Berger, les tentations sécessionnistes dans la Ceinture demeurent, et les tensions entre les deux planètes principales restent toujours palpables.

La situation devient donc explosive lorsque, sur Ganymède, un infecté particulièrement puissant massacre un contingent de marines terriens avant d’exterminer leurs homologues martiens; à l’exception du sergent Bobbie Draper, qui devient de fait le seul témoin de cette histoire, dans laquelle les autorités terriennes comme martiennes entendent se renvoyer la balle au risque d’un nouveau conflit interplanétaire. Et c’est justement ce que voudrait éviter Chrisjen Avasarala, sous-secrétaire de l’administration des Nations Unies qui s’empresse de s’attacher les services de Bobbie.

Pendant ce temps, toujours sur Ganymède, un mystérieux docteur enlève des enfants malades pour ses expériences. Le père de l’un d’entre eux, Prax Meng, botaniste de la station, en appelle à l’aide de Jim Holden et de son équipage. Sauf que sur le Rossinante, l’heure n’est pas vraiment à la fête: la mort de Miller a beaucoup pesé sur le moral du capitaine et ses décisions deviennent pour le moins expéditives; au grand dam de Naomi Nagata.

Léger changement de ton dans ce roman par rapport au précédent, avec un glissement de Holden de l’archétype Don Quichotte vers l’archétype… Miller. Ce qui exaspère un peu les Sancho Panza qui l’accompagnent, ainsi que Fred Johnson. Quoi qu’il en soit, contrairement au premier qui adoptait une narration simili-binaire, livrant alternativement les points de vue de Holden et de Miller, La Guerre de Caliban adopte une construction plus variée avec quatre points de vue différents: James Holden (toujours, mais c’est un peu le fil rouge de l’histoire), Roberta Draper, Chrisjen Avasarala et Praxidike Meng (plus la fille de ce dernier, en guise de prologue).

Et autant Prax & Bobbie ont du mal à sortir de leurs archétypes (bon père courant derrière son enfant disparue pour le premier, vétéran écœuré pour la seconde), autant Avasarala… justifie à elle seule la lecture du roman. Politicienne rompue aux trahisons et manipulations, elle s’avère capable du meilleur comme du pire (pour sauvegarder sa place, imposer ses vues, plomber les faucons, flinguer les vrais, nettoyer les Nations Unies de la corruption qui gangrène son administration, etc.).

Autrement dit, c’est une personnalité pragmatique, globalement non-violente mais s’accommodant des combats comme d’un mal nécessaire au plus grand bien, dépourvue de sincérité dans ses relations diplomatiques et politiques mais refusant cependant de s’assoir sur certains principes, œuvrant à la collaboration interplanétaire alors que bon nombre de ses collègues ont choisi la voie du suprémacisme terrien, quand ils n’ont pas simplement choisi de favoriser les intérêts financiers d’une poignée de richissimes familles.

Ce suprémacisme, déjà rencontré dans L’Éveil du Léviathan, demeure plus que jamais un enjeu d’envergure pour le système solaire, d’autant que, dans le même temps, Vénus émerge comme une grande inconnue dans l’échiquier diplomatique: l’humanité désunie est pour la première fois confrontée à une forme de vie extérieure dont les intentions réelles n’ont toujours pas été appréhendées; et le premier contact fut pour le moins sanglant.

Comme dans le précédent roman, également, certaines thématiques semblent particulièrement intéresser les auteurs: les manipulations d’informations circulant sur l’équivalent futur des réseaux sociaux, les complots cyniques des hautes castes sacrifiant les plus faibles, l’écrasement des idéaux devant la réalité crue et la xénophobie généralisée dans un contexte paranoïaque. Un contexte pas très différent du notre, finalement, juste exporté dans le reste du système solaire à grand coup de boost technologique.

Cependant, et c’est assez curieux, les questions du transhumanisme ou de l’intelligence artificielle sont pour le moment à peu près absentes de la franchise. Il y est bien question des évolutions de l’organisme humain dans l’espace, ou des conséquences du contact physique avec la protomolécule, mais la technologie et l’ingénierie biologique semblent ici confinées à la création de conditions de vie et à l’armement, et pas du tout à la modification de formes d’intelligences: on n’y trouvera donc ni « cyborgs » (tout au plus l’évocation rapide de prothèses extrêmement performantes pour les estropiés), ni machines conscientes (pas même d’interface visant à ne serait-ce qu’en donner l’illusion).

C’est assez troublant, car la SF d’anticipation, depuis pratiquement un demi-siècle, n’a que rarement adopté cette posture (sauf en cas de futur très proche ou régressif, évidemment). A fortiori quand il s’agit d’expansion spatiale, vu que 2001, l’Odyssée de l’espace et Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques? ont laissé des traces indélébiles. Après, on peut aussi considérer ça comme une originalité plutôt qu’un oubli, mais la lecture de ces deux romans m’a néanmoins laissé avec une petite impression qu’il y manquait quelque chose.

Reste qu’on a là, encore une fois, un thriller space opera de qualité, avec un fort penchant pour la hard SF. Et qui présente l’avantage de pouvoir se lire en stand alone: on y perd certes un peu au passage, mais on peut très bien faire l’impasse sur L’Éveil du Léviathan sans prendre un récit en cours de route et n’en comprendre que la moitié.

Normalement, le troisième roman, La Porte d’Abaddon, devrait sortir en édition de poche dans le courant de l’année, toujours chez Actes Sud, et nul doute que je me le procurerai à ce moment-là (parce que non, désolé, mais 14€99 l’édition numérique, c’est sans moi; remarquez, ça peut aussi s’acheter en VO, mais j’ai bien envie d’encourager la traduction de ce genre de bouquin dans la langue de Chantal Goya; quoi, qu’est-ce qu’ils ont, mes goûts musicaux?).

Au revoir; à bientôt.

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