Moonlight

Nous vivons dans un monde bien étrange. Un monde où, par exemple, un film médiocre comme Batman vs. Superman peut remporter le Razzie Award du pire film de l’année, et où dans le même temps l’effroyable Suicide Squad, un film largement plus mauvais, réussit à décrocher un putain d’Oscar. On pourrait dès lors s’interroger sur la pertinence des choix de remise de ces prix (voire sur la pertinence de l’existence même de ces prix), et se demander si le battage autour des films primés est bien mérité. Mais bien entendu, la seule façon d’en avoir le cœur net est de bouger ses fesses jusqu’à la salle la plus proche (ou attendre de pouvoir les regarder tranquillement sur sa TV). Si deux films ont particulièrement fait parler d’eux cette année aux Oscar, j’ai fait une croix sur La La Land. J’aime beaucoup le duo d’acteurs en tête d’affiche, mais je fais, depuis Sweeney Todd, une allergie sévère aux comédies musicales que même une cure de Mel Brooks n’a pas réussi à guérir. C’est comme ça. Restait donc à voir Moonlight.

À Miami, le dealer cubain Juan tombe un jour sur le jeune Chiron, gamin maltraité par les enfants de son âge et pas franchement aidé par une mère, disons, problématique. Il essaiera de lui apprendre à prendre confiance en lui-même. Quelques années plus tard, alors que Chiron est au lycée, sa virilité jugée insuffisante en fait la principale cible des connards locaux. Et il n’y a qu’auprès de son ami d’enfance Kevin qu’il arrive à trouver un peu de réconfort. Arrivé à l’âge adulte… zut, zone spoiler, on va en rester là pour le pitch.

Le film est formellement structuré en trois parties bien distinctes, trois chapitres clairement délimités, titrés respectivement « Little », « Chiron » et « Black ». Chacun correspond bien évidemment à une des trois grandes étapes de sa vie, lesquelles sont marquées par différents événements; pour l’enfance, par exemple, c’est sa rencontre avec Juan et la découverte avec lui d’une famille de substitution (ce qui est d’ailleurs très ironique quand on constate le rôle joué par Juan sur les relations que Chiron entretient avec sa mère biologique).

La première partie est d’ailleurs annonciatrice de la dernière, la deuxième se posant en sorte de pivot entre les deux états du « caractère » de Chiron: tout le film semble tourner autour du concept de virilité, incarnée dans un premier temps par Juan, qui, en bon substitut paternel, devient le modèle de Chiron; dans un deuxième temps, ce rôle est dévolu, dans une certaine mesure, à Kevin, avant que Chiron ne s’approprie, à sa façon, ce trait de caractère.

Comme l’action de Moonlight se situe sociologiquement dans l’Amérique noire populaire, donc dans un environnement viriliste et globalement homophobe (même si Juan et sa femme Teresa sont là pour me faire mentir), la jeunesse de Chiron s’apparente à un enfer sauce gangsta. Et c’est en cela que le film est novateur: il s’agit de l’un des seuls à proposer un personnage principal qui soit à la fois noir, homosexuel et profondément ancré dans cette culture gangsta.

Après, les intentions sont une chose et la concrétisation une autre… et ça suit. Complètement. Si le film n’a que peu de fulgurances formelles, il est globalement impeccable à pratiquement tous les points de vue, jeu des acteurs en tête. Le trio d’acteurs qui se succède dans le rôle de Chiron (à savoir, dans l’ordre, Alex R. Hibbert, Ashton Sanders et Trevante Rhodes; que j’ai d’ailleurs tous les trois découverts avec Moonlight) est particulièrement convaincant.

Les autres membres du casting ne sont d’ailleurs pas en reste, avec un Mahershala Ali manifestement taillé pour les rôles de chef de gang (il était aussi un des principaux antagonistes dans Luke Cage) et une Naomie Harris au meilleur de sa forme, interprétant respectivement Juan et Paula, la mère de Chiron. Mais c’est finalement tout le casting qui casse la baraque, même les gosses (souvent le point noir du cinéma nord-américain, pourtant).

Bref, tout ça pour dire que, contrairement à ce qui s’est produit pour Suicide Squad (battre le dernier Star Trek dans la catégorie « meilleur maquillage »… non mais sérieusement…), les trois Oscars remportés par Moonlight étaient clairement mérités. Le film est sorti depuis un petit moment, aussi le nombre de salles qui peuvent encore le passer doit être assez limité, mais s’il s’en trouve une près de chez vous et que vous ne l’avez pas encore vu, il mérite le déplacement. Largement.

Au revoir; à bientôt.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s