Billy Bat, qui peut te battre?

OK, elle était pourrie. Quoi qu’il en soit, Billy Bat de Naoki Urasawa (et Takashi Nagasaki, même si son nom est écrit en plus petit sur la couverture) vient de tirer sa révérence en version française. Donc, c’est l’heure du bilan.

Dans les années 1950, le dessinateur Kevin Yamagata a connu un succès dingue avec sa série de comics Billy Bat; sauf qu’il n’était pas le premier à dessiner l’astucieuse et facétieuse chauve-souris: avant lui, un dessinateur japonais s’était évertué à raconter ses aventures en manga. Il s’avère de plus que ladite bestiole n’est pas aussi imaginaire qu’il pouvait le penser, et il semble même qu’elle « parle » à certaines personnes, leur révélant des fragments prémonitoires et faisant de facto d’elles des cibles pour gens mal intentionnés. En outre, tout ceci semble lié à la compagnie de Chuck Culkin, ancien assistant de Kevin, devenu le Walt Disney de cet univers.

Billy Bat se situe en quelque sorte dans la droite lignée de 20th Century Boys, à ceci près qu’elle est moins nippo-centrée: il s’agit ici de revisiter, dans une perspective uchronique, la seconde moitié du vingtième siècle côté « bloc occidental » (donc Japon inclus, mais avec les USA au cœur du truc). Le fait que son premier personnage principal soit états-unien d’origine japonaise annonce d’ailleurs la couleur: on aura un manga qui traitera d’une histoire à portée internationale, d’un point de vue partiellement japonais et où le pays du soleil levant jouera un rôle important, mais pas nécessairement central, le gros de l’histoire se jouant aux États-Unis.

Et de fait, le gros de l’événementiel y passe, en version complotiste, de l’assassinat de Kennedy au voyage sur la Lune en mode « fake en studio » (ou pas). Après tout, c’est un thriller, hein. Quel intérêt de faire un thriller s’il n’y a pas complot, magouille et manipulation? D’autant que le personnage a priori « duel » de la chauve-souris se prête plutôt bien à cette intrigue: la découverte de son identité (ou de leurs identités) servira de McGuffin, du premier au dernier volume.

À Kevin Yamagata succédera Kevin Goodman, autre dessinateur de talent lié à la chauve-souris (histoire de pouvoir étaler l’histoire sur une plus longue période tout en conservant un personnage principal auquel le lecteur pourra s’identifier), également en bisbilles avec la société de Culkin, et qui finira de porter de l’histoire; pas seul, cependant.

L’une des grandes forces du manga réside dans ses personnages secondaires capables de se retrouver alternativement sur plusieurs chapitres en position de personnage central. Notamment des personnages féminins forts, comme Audrey Culkin ou Jacky Momochi (même si la première fait pas mal penser à Eva Heinemann de Monster), mais pas que: si certains peuvent sembler en deçà des autres, la plupart bénéficient d’un traitement soigné et de personnalités complexes, connaissant des évolutions diverses. Un peu comme pour 20th Century Boys.

Cependant, Billy Bat ne partage pas que les bons côtés de son prédécesseur: le manga, relativement long, a parfois tendance à se perdre, si bien que, par moment, on se demande où Urasawa et Nagasaki veulent nous emmener. Un peu comme dans une sorte de Lost version papier, on a le sentiment que le scénario aligne les idées créatives, les rebondissements et les cliffhangers sans nécessairement savoir où il va, ou plutôt comment il y va.

Ceci étant dit, son principal défaut (sa longueur) n’en est pas nécessairement un. Le fait de suivre une myriade de personnages divers, d’avoir une suite de sous-intrigues n’ayant pour trait commun qu’un lien parfois vague avec la chauve-souris (ou la présence en un lieu donné d’un personnage important à un instant T), ou de voir se développer certains aspects contextuels (pas nécessairement pertinents pour l’intrigue mais importants pour comprendre ce XXème siècle alternatif), peut contribuer à paumer le lecteur tout autant que cela peut contribuer à développer l’univers de l’œuvre, là où beaucoup de mangakas se seraient contentés d’une approche superficielle pour rusher le main plot.

Ces digressions sont également l’occasion de balancer un peu sur les magouilles du monde de l’édition et du droit d’auteur, la question de la propriété du personnage de Billy Bat revenant régulièrement sur le tapis. Ce n’est pas un hasard si Culkin ressemble autant à Disney, et si, sur la fin, Kevin Yamagata porte le béret d’Osamu Tezuka (tout le monde se souvient de la controverse autour du Roi Lion).

Bref, Billy Bat est une œuvre complexe, mais pas nécessairement compliquée; elle pâtit un peu, à mon humble avis, de la périodicité de sa publication et gagne à être lue d’un trait (ce qui est un peu paradoxal pour un manga en 165 chapitres). Quant-à sa fin… je la trouve pertinente, mais décalée, un peu comme s’il s’agissait de celle d’un autre manga; et c’est ce qui en un sens fait sa pertinence. Au prochain paragraphe, je spoile (donc zappez au suivant si ça pose problème).

Plus que la découverte de l’identité des chauve-souris, c’est l’évolution du monde des protagonistes qui s’avère déterminante, un peu comme si la quête des personnages principaux était, depuis le départ, dérisoire: « notre maison brûle et nous regardons ailleurs » avait dit un de nos anciens présidents et c’est précisément ce qui se produit dans Billy Bat, bien que la chose soit visible dans les aspects contextuels du manga; les chauve-souris n’en sont que les révélateurs, des lanceurs d’alerte. Le monde du XXIème siècle décrit dans le dernier volume est à la limite du post-apocalyptique, où les arts visuels (et leurs produits dérivés) se posent en échappatoire, havres de paix au milieu d’un chaos généralisé, plus que jamais nécessaires. Une mise-en-abyme intéressante qui pourrait être considérée comme une forme d’auto-congratulation, mais le fait est que, à notre époque, la fiction revêt déjà cette fonction d’exutoire devant une situation de plus en plus désespérante. Avec les derniers chapitre de Billy Bat, Urasawa et Nagasaki nous disent simplement: « qu’importent les chauve-souris, on ne peut plus faire machine arrière et vous avez plus que jamais besoin de nous » (la fraternisation en 2063 de ce qu’on suppose être un soldat russe et un soldat états-unien autour d’une BD de Kevin Goodman dans les trois derniers chapitres constituant la manifestation formelle de cet énoncé).

Arrivé peu après Pluto, ce manga aurait pu souffrir de la comparaison et confirmer les craintes de certains lecteurs de 20th Century Boys (à savoir que l’auteur peinait à maintenir la cohérence et la pertinence d’une histoire sur la longueur). Si Billy Bat se permet effectivement certaines longueurs, il se place comme une œuvre majeure de Urasawa, à ranger non loin de Monster dans la bibliothèque de tout mangaphile qui se respecte.

Au revoir; à bientôt.

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Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Sirius dit :

    Joli billet sur une oeuvre que j’ai eu plaisir à lire ces dernières années. Mais je viens d’achever le tome 20 et… mouais… je ne sais pas trop quoi en penser. Un peu déçu, un peu l’impression d’avoir été tourné en bourrique par un auteur qui ne savait pas où il allait. Je relirai l’oeuvre dans son entier pour une impression définitive et pour y jeter un regard peut-être différent…

    Aimé par 1 personne

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