Grande Jonction

Par anti-chauvinisme primaire ou je ne sais quel a priori foireux, j’ai pendant très longtemps évité inconsciemment la SF française romanesque. Je sais, c’est con. Et pas qu’un peu. Enfin, j’essaie depuis quelques temps de rattraper mon retard sur le plan littéraire, et après Laurent Genefort, je me suis intéressé à un auteur très estimé, à savoir feu Maurice Dantec; avec Grande Jonction (gentiment prêté par un copain). Et oui, j’ai lu Grande Jonction avant Cosmos Incorporated, vu que j’ignorais que le premier était la suite du second. M’enfin, ce n’est a priori pas bien grave, vu que, si j’en crois les quelques résumés que j’ai pu trouver, les liens entre les deux sont assez lâches (ça se passe apparemment dans le même univers, à quelques années d’intervalle; voilà).

En 2057 (époque de Cosmos Incorporated, donc), l’humanité était régie par la Mégastructure, intelligence artificielle en réseau à laquelle étaient directement connectés tous les individus de la planète, homo sapiens sapiens, androïdes et même certains animaux domestiques. Sauf que, dans un délire démiurgique, la Mégastructure a mis d’elle-même fin à sa propre existence, se prenant pour une sorte de nouveau Jésus. L’ennui, c’est que, du coup, l’humanité se meurt, à petit feu: les organes artificiels tombent en rade les uns après les autres, et, pire encore, l’Anome (ce qui reste de la Mégastructure morte) commence à s’attaquer au symbolique, au langage, condamnant le monde tel que nous le connaissons à une disparition certaine. Enfin presque; dans la « ville » de Grande Jonction, un gamin nommé Link de Nova pourrait bien être le dernier espoir de l’humanité. Et son chemin croise celui de Youri, un jeune tueur fasciné par les derniers représentants du catholicisme (dont Link de Nova).

Le moins que l’on puisse dire est que le roman a des ambitions gigantesques et brasse un nombre impressionnant de thématiques diverses et variées, qui rendent sa classification difficile: il s’agit à la fois de post-apo, de pré-apo, et d’apo tout court (dans l’ordre; moui), oscillant entre le cyberpunk et le mysticisme prophétique chrétien. Qui plus est, l’auteur ne s’est pas limité à du name-droping de références aléatoires: la recherche préalable a dû être énorme pour éviter toute superficialité. Ce qui nous amène au plus gros problème du bouquin.

À titre personnel, lire de la SF est toujours un plaisir, surtout quand l’auteur prend le temps de savamment développer son background en s’appuyant sur une documentation conséquente et maîtrisée. Sauf là. Non, vraiment, Grande Jonction est réellement pénible à lire, et ça me désole de le dire. Ce n’est même pas le style (bien que souvent pompeux) qui est en cause, mais les innombrables digressions du récit, qui sortent très régulièrement le lecteur de l’histoire, au détour d’un dialogue théorique interminable ou d’une réflexion introspective d’une complexité aristotélicienne.

Je me doute bien qu’il était évidemment indispensable d’aborder la théologie chrétienne (et plus particulièrement catholique), vu que c’est un des leitmotivs de plusieurs personnages et que le roman est rempli à ras bord de métaphores apocalyptiques (au sens littéral: Grande Jonction est ouvertement une relecture SF de l’Apocalypse de Jean); d’autant que c’était une des marottes de l’auteur. Mais était-il bien nécessaire de s’étendre sur plusieurs pages (voire dizaines de pages) sur la querelle des universaux? Ou sur des réflexions autour des écrits de Jean Duns Scot? Je sais bien qu’on n’a pas tous lu Alain de Libera et que certains concepts méritaient clairement définition… mais en plein milieu d’un récit fictionnel, et jusqu’à l’écœurement, il y a de quoi dégouter n’importe quel lecteur, même averti.

Le pire étant quand l’éditeur en rajoute une couche par la mise en page: le chapitre 37, intitulé « Halo » (aucun lien), est ainsi un calvaire à lire. Proposer une lecture parallèle d’un même événement par deux narrateurs différents ne devrait poser a priori aucun problème, vu qu’il existe un certain nombre de moyens différents pour y parvenir (par exemple, mettre les deux textes en vis-à-vis, l’un sur les pages de gauche, l’autre sur celles de droite, comme ça se fait traditionnellement pour les éditions de textes anciens proposant simultanément transcription et traduction; ç’aurait en plus été raccord avec l’intérêt de l’auteur pour les textes de l’Antiquité tardive et du Moyen Âge). Mais l’éditeur a choisit l’une des pires solutions possibles: intégrer les deux textes dans un tableau, sur plusieurs pages.

J’ajouterai que le traitement de la complexité du propos s’est effectué aux dépends des personnages, stéréotypés comme pas possible, au point de ressembler à des archétypes bibliques. C’était peut-être voulu, mais cela fait quasiment d’eux des fonctions d’ordre moral, et il est donc difficile de s’y attacher. Ou même de s’émouvoir de ce qui peut leur arriver.

Grande Jonction voudrait se poser comme une sorte de synthèse de la SF d’anticipation en développant des thématiques qu’on avait beaucoup vu abordées par ailleurs: le roman a été publié en 2006, soit bien après la mort de Philip K. Dick et la publication des œuvres phares de William Gibson (et, pour sortir du domaine littéraire, après Akira, Ghost in the Shell, Matrix, Blame! version papier, etc.). Las, elle prend la forme d’un roman philosophique tellement imbibé de métaphysique chrétienne que les enjeux théologiens écrasent littéralement aussi bien les personnages que l’histoire proprement dite, réduisant celle-ci à son seul enjeux, à savoir la lutte contre l’Antéchrist à l’heure du Jugement Dernier.

Probablement pas la meilleure entrée en matière pour découvrir l’auteur, a priori.

Au revoir; à bientôt.

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