Noob, les films

Un tir groupé qui arrive bieeeeeeeen à la bourre (vu que le dernier épisode a été posté sur Youtube il y a quatre mois) mais qui permet de prendre un peu de recul: ça m’a laissé le temps de tout remater, depuis la première saison, histoire de remettre les choses en perspective. Et en rétrospective.

Je ne vous ferai pas l’offense de vous résumer l’histoire de Noob, websérie désormais culte d’Olydri Studio (merci au passage à No Life pour me l’avoir fait découvrir) mettant en scène la progression au sein d’un MMORPG d’une guilde de bras cassés & boulets, commencée il y aura bientôt dix ans et qui s’est achevée par trois longs métrages. Pour la petite histoire, le premier film faisait l’objet d’un financement participatif, lequel a pulvérisé des records en son temps, permettant la production d’une trilogie entière (et assurant accessoirement l’essor d’Olydri Studio); mais ça, vous le savez probablement déjà.

Prenant la suite de la saison 5, la trilogie de longs métrages en adopte le ton: le comique, qui faisait la plus grande force de la série au démarrage, l’a cédé à l’épique, un peu à la manière dont a évolué Kaamelott d’une série légère vers une lourdeur plus sombre… et pour être tout-à-fait honnête, je ne sais pas si c’est une bonne chose. En effet, l’aspect parodique des premières saisons (réalisées avec des moyens évidemment dérisoires) était ce qui faisait leur plus grande force.

C’est que, bon, même en n’ayant pratiqué les MMO que manière dilettante, on y a tous déjà rencontré des misogynes grande gueule, des joueurs plus attachés à l’apparence de leur avatar qu’à son efficacité, des gens qui afk en plein combat ou zone de pop, des pinces tellement proches de leurs sous virtuels et du contenu de leur inventaire qu’ils refusent de claquer le minimum syndical ou des boulets pur jus qui font systématiquement échouer matches, raids, quêtes, bosses & instances. La force de Noob, au départ, a été de caricaturer ces défauts pour en arriver des situations tellement absurdes qu’elles en devenaient drôles, même pour ceux qui n’avaient jamais touché à un MMO de leur vie.

Et si cet aspect n’a jamais totalement disparu de Noob, force est de constater qu’il s’est retrouvé en retrait par rapport à d’autres, plus dramatiques ou sérieux, à partir de la troisième saison et surtout de la quatrième. L’ennui, c’est que, techniquement, tout ce qu’on fait, en tant que spectateur, c’est regarder des gens jouer dans une fiction. Quand les personnages font les cons ou qu’ils agissent comme des… noobs, c’est aussi sympa que du Naheulbeuk. Mais quand ils se prennent au sérieux, c’est déjà un peu moins fun à suivre; ne serait-ce que parce que, en tant que joueur, bin on aurait plus envie de jouer à leur place que de suivre leur aventures in-game.

Beaucoup de fictions, en particulier au Japon dans le sillage de Sword Art Online, se sont lancées dans le récit d’aventures de joueurs in-game (même si c’est un peu un raccourci d’écrire ça, vu que la franchise .Hack// fonctionnait déjà sur ce principe il y a 15 ans; disons qu’elle n’a malheureusement pas eu le même impact sur le fandom geek/otaku que SAO). Ce qui leur permet de tirer, dans la mesure du possible, leur épingle du jeu, ce sont les enjeux de leurs univers respectifs.

Dans le premier arc de SAO, les personnages mettent littéralement leur vie en jeu, puisque la déco est impossible et que la mort virtuelle implique une mort réelle. Dans Log Horizon, les personnages, coupés de leur monde d’origine, doivent apprendre à composer avec un monde qu’ils pensaient connaître, mais en fait pas vraiment, puisqu’il est devenu plus réel que virtuel. Dans Re:Zero, le personnage principal encaisse viscéralement chacune de ses morts dans la souffrance (sauf quand il est tué dans son sommeil), et son immortalité ressemble presque à une malédiction, condamné qu’il est à revivre les mêmes événements jusqu’à leur résolution (même si j’ai bien conscience qu’il s’agit-là d’un cas limite, puisque rien ne permet d’affirmer que l’univers dans lequel se déroule l’intrigue est celui d’un jeu; disons qu’il reprend les mécaniques de base d’un die & retry dans un univers de high fantasy nipponisante des plus classiques).

Or, dans les films de Noob… bin on regarde juste des gens qui mènent une suite de quêtes au sein d’un meta-event. Et si on y retrouve bien des enjeux de rivalité personnelle et de classement compétitif, les enjeux « IRL » sont pour le moins réduits, puisque les faits « in-game » n’auront que peu de conséquences sur eux. De plus, les enjeux compétitifs, qui pourraient relancer l’intrigue, sont assez succinctement traités, vu qu’à part quelques duels pour l’obtention de telle compétence ou tel item, on est presque exclusivement dans du PVE (le plus gros combat de PVP de la saga concluant la cinquième saison). Autrement dit, les films sont trop sérieux pour être pris à la légère, et trop légers pour être pris au sérieux: si la quête échoue, c’est le game over général. So what? La vie continuera.

Mais en même temps, c’est assez important aux yeux des personnages pour que tout le monde, Sparadrap compris, décide de s’appliquer et s’impliquer, et donc de limiter les fails drôlatiques. À ce sujet, si Noob est le nom de la guilde dont on suit les pérégrinations depuis le début, force est de reconnaître que ses membres, même les moins efficaces, n’en sont plus du tout: l’histoire, dans son ensemble, aura eu pour vocation de montrer les progrès et l’évolution d’un quatuor de joueurs du plus bas étage jusqu’à un niveau de PGM, avec un accompagnement de sous-intrigues plus ou moins bien vues.

De fait, c’est l’implication personnelle des joueurs dans le jeu (fictif) Horizon qui va constituer le moteur de l’histoire… et, étrangement (et malgré tout ce que j’ai pu dire plus haut), ça prend. Les personnages semblent tellement à fond dans leur délire qu’on en arrive à réellement se soucier de ce qu’il leur arrive in-game, davantage qu’IRL, comme si leurs avatars étaient devenus leur réalité et que le reste était devenu totalement secondaire. Probablement, là encore, grâce aux relations qu’entretiennent les membres du quatuor d’origine, avec un message pour le moins surprenant: la quête du HL, qui a été le leitmotiv de ces quatre personnages à des degrés divers (de l’obsession du niveau 100 de Sparadrap à l’objectif d’Omega Zell de se retrouver numéro 1 du classement de sa faction), n’est rien si on ne s’amuse pas avec ses potes quand on joue.

Ça peut sembler neuneu, gnangnan, cucul ou je ne sais quel autre mot à syllabe doublée, mais c’est une chose qu’une énorme quantité de joueurs réguliers de MMO oublient en se fixant de pénibles obligations pour des objectifs qui, une fois atteints, n’apportent qu’une éphémère satisfaction. Comme se plait à le rappeler Noob, un MMO RPG n’a pas de fin; alors autant s’y éclater avec ses potes, puisque la quête élitiste de l’excellence vidéoludique s’avère vaine dès lors que le jeu devient contrainte (c’est d’ailleurs ce qui se ressent dans les premiers épisodes de Noob Rush).

L’intérêt des films de Noob ne tient au fond pas tellement à ce qu’il raconte qu’à ce qu’il montre: une bande de potes passionnés se livrant à leur exercice préféré, dans une jolie mise en abyme où Olydri Studio et ses collaborateurs s’en donnent à cœur-joie. Après, ça ne justifie pas non plus certaines idées farfelues (genre les lubies de Tenshirock, la carrière de tennisman de Kevin Lepape, ou le fait que Fantöm phagocyte parfois le récit en mode Mary-Sue), mais ça excuse beaucoup de choses.

Le cabotinage de pas mal des acteurs, déjà, et un côté nanar très prononcé au niveau de l’écriture et des effets spéciaux. Mais c’est aussi ça qu’on aime: c’est cool comme peut être cool un film de Van Damme, parce que ça déborde d’envie de bien faire, d’enthousiasme, et d’affection pour la méta-culture à laquelle l’équipe d’Olydri Studio appartient. La multitude de caméos présents dans ces trois longs métrages (comme dans la websérie, d’ailleurs) en est une preuve évidente: du Joueur du Grenier à Bob Lennon, en passant par les récurrents Philippe Cardona et Florence Torta (ce qui explique peut-être la dedansification des persos, d’ailleurs).

Une autre « preuve » réside dans l’exposition d’Horizon, pas tellement en termes de lore (très classique), mais surtout en termes d’idées de game-design pour les mondes persistants. L’idée du game over général en cas d’échec d’event était très bien trouvée, tout comme le coup du PJ world boss (la websérie avait aussi quelques autres très bonnes idées sous le coude).

Le succès des films Noob s’explique au final moins pour leur scénario ou pour leurs qualités « techniques » (ce qu’on pardonnera plus que volontiers, vu que le budget cumulé des trois films obtenu en crowfunding était inférieur à 700 000€), que pour ce qu’ils exposent et, d’une certaine manière, pour l’image qu’ils renvoient d’eux-mêmes à leurs spectateurs, ainsi que pour les clins d’œils complices qu’ils leur décochent (les renvoyant à leurs expériences culturelles, leurs souvenirs de jeu…). Il s’agit typiquement d’une trilogie par des fans pour des fans, qui conclut avec pertinence cette « époque » de la franchise… et, aussi le premier âge d’or des webséries francophones, de manière générale.

Qu’on aime ou non, force est de constater que Noob, du fait qu’elle a accompagné pendant quasiment une décennie plusieurs milliers de spectateurs, s’est érigée en incontournable du patrimoine culturel populaire francophone de ce quart de siècle, bien davantage que bon nombre de productions « professionnelles » françaises réalisées dans le même laps de temps (et qui dans leur majorité sont aujourd’hui à peu près oubliées). Il s’agit d’une performance exceptionnelle, surtout compte tenu des moyens limités avec lesquels l’équipe de Fabien Fournier a dû s’escrimer dans les premières années: rares sont en effet les productions amatrices à avoir ne serait-ce qu’atteint le stade de l’effet de mode; or, Noob en est quasiment arrivée au stade de phénomène générationnel, déployée en une florissante franchise cross-média.

Cette conclusion cinématographique n’est donc finalement qu’une étape, la conclusion d’une époque et non l’arrêt de l’aventure; reste à voir si l’équipe d’Olydri Studio réussira à l’avenir à répéter cette success story. C’est tout ce qu’on peut leur souhaiter, en tout cas.

Au revoir; à bientôt.

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