Les Monstres

… est un recueil de nouvelles signé Alfred Elton Van Vogt, un auteur bien connu des lecteurs de SF car très populaire depuis les années 1950 (et comptant dans son fandom Ray Bradbury; rien que ça, oui). Il est notamment l’auteur des Cycles du Ā (un des titres phares de la revue Astonishing Stories dans les années 1940), des Marchands d’Armes et de Linn, que je recommande chaudement (moins le premier que les deux autres, mais quand même). Bref, ce recueil, donc…

Il est composé de sept nouvelles (en VF, contre 8 en version originale; manque War of the Nerves, dont je ne sais même pas si elle a jamais fait l’objet d’une traduction en français, par ailleurs), rédigées entre 1940 (Le caveau de la bête & La créature de la mer) et 1950 (Le village enchanté). Elle touchent à des domaines de la SF aussi variés que la space opera, la planet opera, la robotique ou la rencontre extraterrestre, mais aussi, et de manière plus surprenante, la mythologie polynésienne, toutes ces nouvelles ayant pour trait commun… leur auteur. Van Vogt semble fasciné par tout ce qui peut toucher au domaine de la métamorphose et à la question de l’humanité (ce qui la définit et la limite de la monstruosité, entre autres), créant de facto une sorte de trait commun à toutes ces nouvelles.

Dans Autre chose que des hommes morts (1942), il est question, en pleine période de Seconde Guerre Mondiale, d’un équipage de baleinier entrant accidentellement en contact avec un vaisseau extraterrestre à la poursuite d’une sorte de léviathan destructeur, en gros un Moby Dick version Megophias (les lecteurs d’Aquablue comprendront; les autres… dommage!) qui s’est écrasé sur Terre. À charge pour ce petit monde de prendre sur soi pour collaborer, ou au contraire se mettre sur la gueule (la loi des ET leur imposant de mettre hors d’état de nuire les formes de vie intelligentes mais inférieures qui apprennent leur existence trop tôt).

L’ordre ultime (1949) met en scène, dans une sorte d’empire spatial dans lequel on reconnaîtra sans problème un reflet de l’Amérique au temps de sa grandeur, un androïde bataille idéologiquement avec des politiciens autour d’une idée ma foi fort pertinente: l’intérêt de laisser l’humanité continuer d’exister, sur fond de droits civiques des robots, passant d’une condition d’esclave à une condition de décideurs.

Le village enchanté, contrairement à ce que laisserait penser son nom, se déroule sur une planète Mars désertique, où le dernier survivant d’un corps expéditionnaire terrien trouve refuge dans l’un des derniers vestiges de la civilisation martienne: un village automatisé conçu pour subvenir aux besoins des premiers habitants de la planète (disparus depuis). Las, la physiologie d’un Homo sapiens n’a que peu de choses à voir avec celle des martiens, et le village peut s’avérer potentiellement mortel.

Dissimulation (1943) raconte comment un vaisseau d’une Terre impérialiste et conquérante s’empare d’une vieille station isolée dans laquelle se trouve un unique survivant, venu d’une confédération de planètes rebelles. L’aristocratique Grand Capitaine Laurr entend bien en tirer un maximum de renseignements, car cela fait bien plusieurs millénaires que la Terre cherche à mettre ces mondes réfractaires au pas, sans jamais avoir réussi à localiser leurs planètes.

La créature de la mer, plus étonnante, évoque la rencontre d’un équipage de pécheurs du Pacifique avec une monstruosité des profondeurs, un être mythique polymorphe du folklore polynésien, divinité cruelle et vengeresse. Mêlé à ces hommes sous la forme d’un naufragé, il entend bien éliminer brutalement celui qui a eu l’audace de lui tirer dessus tandis qu’il se déplaçait sous sa forme de requin, avant de se débarrasser des autres.

Résurrection (ou The Monster sous son titre original, qui a donné son nom au recueil, 1948) évoque l’arrivée sur Terre d’une expédition scientifique de pré-colonisation. Il s’avère que notre jolie planète n’est plus habitée que par des formes de vie végétales, et que les ruines mystérieuses qui la parsèment intriguent fortement le peuple ganaéen. Et afin d’avoir le cœur net sur les circonstances de notre disparition, le corps expéditionnaire entreprend de ramener à la vie quelques spécimens humains, en vue de les interroger. Mais à leurs yeux d’ET, un être humain n’est peut-être guère qu’un monstre.

Le caveau de la bête, enfin, relate l’irruption dans les affaires humaines, en pleine période d’exploration de Mars, d’une créature polymorphe cherchant à s’infiltrer insidieusement parmi les hommes en vue de briser la prison d’un être venu d’une autre dimension et confiné sur la planète rouge. Elle doit pour cela convaincre l’un des plus grands mathématiciens terriens sans éveiller ses soupçons; quitte à se débarrasser physiquement des éléments gênants pour prendre leur place.

Le recueil est très inégal. Sur le plan qualitatif, déjà, certaines nouvelles ressemblent à des œuvres de jeunesse quand d’autres sont beaucoup plus proches des œuvres romanesques de Van Vogt. Les nouvelles accusent aussi parfois violemment leur âge, et révèlent en un sens l’évolution des choix éditoriaux en matière de SF: les fins abruptes d’Autre chose que des hommes morts, de L’ordre ultime ou de Dissimulation seraient, à l’heure actuelle, difficilement acceptées, par exemple, si ce n’est en introduction à des cycles beaucoup plus vastes.

A contrario, certaines n’ont pas perdu grand-chose de leur pertinence, sur la forme comme sur le fond; les trois dernières notamment, même si c’est peut-être Le village enchanté qui aura été pour moi la plus marquante. La créature de la mer est souvent retenue comme la nouvelle la plus intéressante du recueil, ce qui est un point de vue très défendable: reprenant un archétype classique du récit d’aventure colonial (un groupe d’occidentaux, loin de chez lui, se retrouve confronté à la matérialisation d’un mythe local), elle les détourne dès les premières lignes en adoptant directement le regard de la créature en question.

Enfin, si l’histoire du caveau de la bête vous semble familière, ce n’est pas un hasard: Van Vogt a indiqué avoir été très fortement inspiré par une nouvelle de John W. Campbell Jr. intitulée Who Goes There?, publiée originellement en 1938 et adaptée en film à deux reprises, en 1951 et en 1982. La seconde occurrence était signée John Carpenter et s’intitulait The Thing.

Pour conclure, force est de reconnaître que ce recueil, publié originellement dans les années 1960, a vieilli; bien ou mal, c’est assez variable, mais il a pris un coup de vieux. Suffisamment pour ne pas avoir fait l’objet d’une réédition récente en VF: c’en est au point où la page du catalogue de J’ai Lu qui lui est dédiée ne propose ni couverture, ni résumés (et du coup, je me suis rabattu sur Amazon pour avoir une image de la couverture). Il est cependant assez facilement trouvable d’occasion à un prix dérisoire, si ça vous intéresse.

Au revoir; à bientôt.

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2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. VpV dit :

    J’avais lu À la poursuite des Slans (en bon fan de Terra e…) dont je n’ai gardé presque aucun souvenir puis j’avais commencé Le Cycle du Ā sans le finir. Effectivement, ces œuvres vieillissent et beaucoup moins bien que d’autres classiques comme Le Meilleur des mondes, par exemple. Mais bon, je suis loin (à des années-lumière) d’être un spécialiste en la matière.

    Ton billet tombe à pic pour s’y remettre. 😉

    Aimé par 1 personne

    1. tommyloser dit :

      Oui; même si j’aime beaucoup Van Vogt, c’est un auteur qui est plus intéressant à lire pour la place majeure qu’il a occupé dans la littérature de SF à son époque que pour ses écrits à proprement parler. Parmi les auteurs de cette génération, les textes d’Asimov, Heinlein, ou Herbert ont beaucoup mieux vieilli (entre autres; ça vaut aussi pour Farmer, Vance, Bradbury…).

      Je te rassure, je ne suis pas non plus un spécialiste de la littérature de SF; je ne pense pas que beaucoup de monde puisse se targuer de l’être, d’ailleurs. 😉

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