Mother!

J’aime Darren Aronofsky. Enfin, son travail, je veux dire. Aussi loin que je me souvienne, je ne me rappelle pas avoir jamais été déçu par un seul de ses films. Bon, c’est vrai, je n’ai pas vu The Wrestler, ni Noé; mais j’ai kiffé Pi, adoré Requiem for a Dream, surkiffé The Fountain, et trouvé Black Swan juste excellent. Toutefois, toutes les bonnes choses ont une fin, et il fallait bien que cette série de quasi-sans faute arrive à son terme un jour. Et c’est en voyant Mother!, son petit dernier, que je me suis dit que ce jour… était encore loin. C’est un très bon film.

Jennifer Lawrence (vu que le nom du perso n’est jamais prononcé du film) vit avec son mec, poète à succès incarné par Javier Bardem, dans la vieille baraque isolée de ce dernier, qu’elle a retapé après un violent incendie. Débarque un jour un fan médecin, qui va taper l’incruste avec sa femme, puis ses deux fils, et d’autres personnes, qui ont pour trait commun d’être particulièrement envahissants et destructeurs. Ce pourrait être le début d’une joyeuse comédie comme le cinéma français nous en propose chaque année, mais sérieusement: si, IRL, un inconnu creepy tapait l’incruste chez vous pour foutre la merde, sans que vous arriviez à vous en débarrasser, ça vous ferait plus rigoler que flipper? Pas moi. Ni J. Lawrence, apparemment.

Toute l’histoire est, à deux séquences près, racontée au travers de son personnage: elle se retrouve très rarement hors du cadre, sauf lorsqu’il s’agit de faire un contre-champ lors d’une conversation, d’adopter son point de vue de manière directe ou de placer une ellipse temporelle à base de fondu au blanc. De fait, le spectateur reste constamment collé à ses basques, ou à son visage.

Cela lui permet de partager ses appréhensions, ses craintes et ses angoisses; et on peut dire qu’elle en a un paquet, surtout à l’arrivée du premier couple, incarné par Ed Harris et Michelle Pfeiffer. Le premier se présente comme un fan du poète qui tenait vivement à le rencontrer avant sa mort, mais qui, comme sa femme, est un vrai goujat irrespectueux de l’intimité de ses hôtes, cherchant toujours à en apprendre davantage sur celui dont il est fan, quitte à empiéter dans le jardin secret de son auteur préféré.

Ce dernier est d’ailleurs soit tellement naïf qu’il n’appréhende jamais les conséquences de ses décisions, soit tellement en recherche de reconnaissance égoïste qu’il en oublie ce qui peut affecter négativement sa compagne, pris dans ce qui ressemble à une sorte de délire prophétique. Mais est-ce vraiment lui qui délire?

Car ses « fans » portent très bien ce qualificatif: ce sont de vrais fanatiques, au sens religieux du terme. Et plus globalement, c’est l’ensemble du film qui est marqué par la religion (abrahamique): le premier couple se la joue Adam et Ève, leurs gosses se comportent façon Caïn et Abel, et les autres arrivants nous rejouent, de manière plus ou moins métaphorique ou appuyée, les grandes scènes de l’histoire du fanatisme religieux.

Si une forme de vérité et de moralité existe dans les textes du poète, l’intrusion de ses lecteurs dans sa maison est catastrophique pour sa compagne, qui voit s’anéantir sous ses yeux le fruit de son labeur au nom de la reconnaissance de celui de son amant, et même bien davantage par la suite, dans un spectacle grand-guignolesque lorgnant vers le super glauque et sanglant, notamment sur la fin.

Le poète lui-même y perd progressivement ce à quoi il tient, comme il l’avait perdu précédemment lors de l’incendie qui avait autrefois ravagé sa demeure: la première scène est d’une certaine manière annonciatrice, bien qu’elle n’évoque en rien comment la maison a pu se retrouver dans cet état; cela ne se devine qu’arrivé à la dernière scène. Mais en parler reviendrait à spoiler l’ensemble du film et ruiner l’effet de sa narration.

Tout du long, le film joue du fait que l’histoire nous est perçue au travers du regard de J. Lawrence, ce qui amène régulièrement le spectateur à s’interroger sur son état mental (on la voit d’ailleurs prendre à plusieurs reprises des médicaments sans qu’on sache très bien de quoi il s’agit; antidouleurs? psychotropes?), d’autant que les faits montrés à l’écran tendent crescendo vers l’aberrant. Gommer les frontières entre illusion et réalité, entre normal et paranormal, naturel et surnaturel est le principe même d’un film fantastique et c’est ce que semble être Mother!, au premier abord.

Difficile, quand on le regarde, de ne pas penser à La Maison du Diable, Shining, L’Échelle de Jacob, ou The Fountain, dont il mélange les traits de diverses manières au fil des minutes, pour en arriver à une conclusion désespérante à souhait et misanthrope comme pas possible (et qui risque de valoir au film une interdiction dans un certain nombre de pays, mais c’est une autre histoire).

Mother! est un film qui gagne à être vu, à condition d’avoir l’estomac bien accroché. Parce que D. Aronofsky n’y va pas avec le dos de la cuillère, niveau violence des images et des symboles, et il vaut mieux en être prévenu à l’avance… ce que ne font clairement pas les bandes annonces du film, qui ont l’air formatées pour présenter un thriller horrifique lambda à jump scares; soit précisément ce que ce film n’est pas: c’est un film d’ambiance glauque (voire TRÈS glauque) volontairement choquant, dont le sous-texte invite constamment le spectateur à s’interroger (sur les dérives de la religion, les comportements humains, Sisyphe, etc.).

Donc autant dire que si vous n’avez pas supporté Requiem for a Dream, vous pouvez vous abstenir d’aller le voir. Mais dans le cas contraire…

Au revoir; à bientôt.

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