Blade Runner 2049

Alors celui-là, je l’attendais au tournant. Parce que Blade Runner a très longtemps figuré dans mon top 10 des meilleurs films de tous les temps (jusqu’au jour où j’ai renoncé à faire des top 10 des meilleurs trucs de tous les temps, vu que c’est tout sauf pertinent quand on n’a pas une connaissance à peu près exhaustive des trucs en question; or, on peut retourner la chose dans tous les sens, impossible d’avoir tout lu/vu/etc., et que vaut le point de vue d’une seule personne dans ces conditions, je vous le demande…). Blade Runner fait cependant toujours partie de ma dizaine de films préférés (oui, il y a une nuance, et elle est importante; très importante), donc autant dire que j’avais pas mal d’appréhensions lorsque cette suite a été annoncée; surtout après Prometheus (et Alien Covenant qui est par la suite venu enfoncer le clou), sachant que Ridley Scott en serait producteur… mais d’un autre côté, Denis Villeneuve a réalisé le génial Premier Contact l’année dernière, ce qui pour le coup était très rassurant (il a aussi été annoncé comme réalisateur d’une nouvelle adaptation de Dune et je suis overhypé). J’ai préféré attendre quelques jours après le visionnage (mardi dernier) pour publier ce post, histoire de laisser retomber et reposer un peu les choses. Et après réflexion, je pense pouvoir affirmer que Blade Runner 2049 est le meilleur film de SF que j’ai vu depuis trois ans.

Trente ans après les événements du premier Blade Runner, le monde a quelque peu changé: un black out a anéanti la plupart des données informatisées sur Terre et la Tyrell Corp. a fini par être absorbée par l’entreprise de Niander Wallace (à l’origine spécialisée dans la bouffe ecdysozoaire OGM; oui, je lis Sciences et Avenir dans les chiottes, pourquoi?). De fait, Wallace détient désormais le monopole de la production de Replicants; ces derniers, nettement « améliorés » par rapport aux dernières générations Tyrell, sont maintenant beaucoup plus dociles et certains sont ouvertement recrutés pour chasser ce qui reste de leurs prédécesseurs rebelles dans la « nature » (terme pas franchement approprié vu la gueule de la Terre à cette époque, mais passons).

C’est le cas de… euh… K, qui lors d’une opération de routine, « retire » un ancien Replicant; mais il se trouve que ce dernier conservait un ossuaire, lequel contient les restes d’une Replicant montrant des signes de césarienne. Or, les Replicants ne sont pas censés se reproduire entre eux. K se voit donc chargé par sa supérieure hiérarchique de retrouver le fruit de cet accouchement et de le « retirer » discrètement, tandis que Wallace, affecté de velléités démiurgiques, veut tout mettre en œuvre pour retrouver ce « miracle » et le renouveler, afin d’ériger les Replicant en nouvelle espèce dominante, sous sa férule.

Avant de commencer à parler du film proprement dit, un abcès à crever: non, les Replicants ne sont pas des clones. Les clones sont des copies génétiques d’êtres existants ou ayant existé. Les Replicants, dans les deux films, sont des androïdes. Le fait qu’ils soient biologiques plutôt que mécaniques/électroniques n’y change rien: un androïde est, par définition, un « humanoïde artificiel » (quelle que soit sa nature). Les Replicants sont des « machines biologiques » fabriquées, des constructions et non des reproductions à l’identique d’organismes naturels préexistants; de fait, l’incapacité de Wallace à recréer une Replicant reproductrice en dépit de la spécialisation génétique de son entreprise n’est pas fondamentalement incohérente en soi; d’autant qu’il est établi que des données précieuses ont été perdues durant le black out, et que des ossements conservés pendant plus de vingt ans dans un environnement pollué, voire radioactif, ont peu de chances de livrer un matériel génétique inaltéré (d’ailleurs, il va aussi falloir un jour tordre le cou à l’idée que des identiques génétiques sont forcément de stricts identiques phénotypiques). Bref.

Tout comme Blade Runner suivait l’enquête de Deckard en ne se permettant que ponctuellement d’arrêter de lui filer le train, Blade Runner 2049 suit K en ne s’en éloignant que pour lorgner du côté de Wallace et ses sbires; enfin, principalement sa sbire, Luv, une Replicant aux performances suffisamment exceptionnelles pour que son propriétaire la nomme. Le nom revêt ici une dimension bien plus importante que dans le premier épisode, puisqu’il est explicitement établi que nommer un Replicant est une faveur rare, la plupart n’étant désignés que par leur numéro de série ou un diminutif de celui-ci, comme K (une manière de rappeler qui est le maître naturel et qui est le synthétique).

Il est d’ailleurs à ce titre intéressant de constater que les noms des Replicants sont souvent des anti-noms: « K » renvoie son porteur à sa nature artificielle, mais il est peut-être le Replicant le plus humain de cette histoire (sauf peut-être… mais on va éviter le spoil); Luv est l’exact contraire de ce que laisse penser ce terme; Mariette est loin d’être une petite sainte; Sapper Morton était devenu un paisible agriculteur; etc.

Plus globalement, d’ailleurs (et les deux films se rejoignent sur ce point), les Replicants savent se montrer plus « humains » que les humains: le lieutenant Joshi envoie sans scrupules un Replicant condamner l’avenir des siens en tant qu’espèce vivante, Wallace est un psychopathe narcissique (ou un sociopathe; je ne sais pas trop), et les autres humains « certains » (parce que bon, Deckard, voilà, quoi) sont tantôt des lâches, tantôt des criminels, tantôt des victimes dont on ne saura jamais grand-chose (ou alors sont des seconds rôles très oubliables). Et puis il y a Joi.

Joi est une intelligence artificielle, se manifestant par holographie, produite en série par Wallace (qui vend décidément beaucoup de choses) et devenue la petite-amie de K. Et c’est peut-être le personnage le plus humain (et attachant) du film, prête à tous les sacrifices pour le bonheur de celui qu’elle aime. Je retiens surtout une scène, avec Mariette et K, à l’intensité rare, et dont la forme est pour le moins troublante. Elle n’est d’ailleurs pas la seule dans ce cas.

Visuellement, le film est brillant. Chaque plan est une œuvre d’art en soi, les lumières sont magnifiques et la description que Denis Villeneuve et Roger Deakins livrent de la côte ouest des USA est aussi splendide que désespérante (et crade). Elle n’est pas une pâle copie du premier épisode, mais bel et bien dotée d’une identité propre: la décharge à ciel ouvert, les ruines poussiéreuses dans lesquelles se terre Rick Deckard, la digue qui protège la ville de l’océan ou le siège quasi-pontifical de Wallace sont par exemple des lieux affectés d’une telle force symbolique qu’ils en deviennent mémorables, tout en s’éloignant de l’esthétique de l’original.

La dimension sonore n’est d’ailleurs pas en reste (et joue un rôle fondamental pour l’immersion), même si elle n’arrive pas à se hisser au niveau du premier épisode. Hans Zimmer et Benjamin Wallfish ont toutefois livré des musiques qui s’approchent suffisamment de Vangelis pour que la connexion avec le premier épisode fonctionne sans problème: on est bel et bien de retour à Los Angeles, après les événements de 2019.

Il s’agit d’un film splendide, et à titre personnel, je n’ai pas vu passer les 2h45 devant l’écran. Tout y est réussi, aussi bien sur le plan de l’écriture (même si on n’échappe pas à une poignée de clichés) que celui des décors, de la mise-en-scène, du cadrage, de la lumière, de l’ambiance sonore, du jeu des acteurs (qui tous jouent juste leur partition respective, même si Ryan Gosling, Ana de Armas, Jared Leto et Sylvia Hoeks sortent du lot; ça fait aussi plaisir de revoir l’amiral Adama sur grand écran, même si ce n’est qu’un court instant dans une maison de retraite)… Donc allez le voir, sincèrement, c’est peut-être la valeur la plus sûre du cinéma de cette année.

Au revoir; à bientôt.

PS: un dernier petit mot, concernant la fidélité aux romans. On peut déjà écarter celui de Philip K. Dick, Do Androids dream of Electric Sheep?, dont Blade Runner s’éloignait beaucoup (pour n’en garder que l’esprit général), et avec lequel Blade Runner 2049 n’a par conséquent plus rien à voir (à part du name-dropping et certaines thématiques générales). Plus surprenant, en revanche, le film n’a également pas beaucoup de rapport avec les romans de K. W. Jeter, suites novelisées du film de 1982 dont l’histoire a manifestement été mise de côté. Et en fait, je trouve que c’est une plutôt bonne idée d’être parti sur autre chose; disons que ça ouvre de nouvelles perspectives intéressantes (d’autant que certaines incohérences/libertés prises avec le film d’origine étaient difficiles à avaler).

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