Tokyo Kaido

Et dire que j’ai failli passer à côté… non, parce qu’il faut bien dire ce qui est: en termes de com’ et de distribution, le Lézard Noir, ce n’est clairement pas la grosse cavalerie éditoriale francophone à laquelle le grand public qui achète ses BD en supermarché est habitué. Même les lecteurs réguliers de manga un peu curieux, d’ailleurs: il ne s’agit pas du genre d’éditeur dont les œuvres sont optimalement mises en valeur, même dans les librairies spécialisées. Du coup, à moins d’être très attentif, ou bien renseigné, ce genre de sortie passe globalement inaperçue. Ce qui est très dommage, car Tokyo Kaido s’avère être l’un des meilleurs titres à avoir été publié (intégralement) cette année.

Hashi, 19 ans, serait un garçon comme les autres s’il n’avait conservé des séquelles d’un accident de la route, en l’occurrence un fragment métallique logé dans son cerveau le rendant incapable de mentir; avec les conséquences en termes de sociabilité qu’on imagine (essayez, juste pour voir, de dire absolument TOUT ce qui vous passe par la tête sans mentir pendant dix minutes dans une soirée entre potes; normalement, ils ne devraient rapidement plus être des potes). C’est pourquoi il intègre la clinique du Dr Tamaki, brillant neurologue, où il côtoie d’autres malades affectés de symptômes divers.

Il y aurait beaucoup à dire sur ce titre, mais ce serait difficile sans spoiler; aussi, je vais éviter de trop détailler (parce que je ne doute pas que vous allez le lire, n’est-ce pas?). L’histoire tourne globalement autour d’Hashi et de la possibilité, évoquée par le Dr Tamaki, d’une opération risquée qui pourrait le guérir, ne s’en éloignant que pour explorer les pathologies de quatre ou cinq autres patients, comme Hideo qui se croit doté de super-pouvoirs et en contact avec des extraterrestres, ou encore Mari qui ne distingue tout simplement pas les humains qui l’entourent; ce qui dans les deux cas donne lieu à des séquences visuellement intéressantes où réalité et fiction s’entremêlent, sans discernement.

En effet, sans aller dans des délires esthétiques aussi poussés que ceux des mangas de Keiichi Koike (que je conseille vivement, même si je crains qu’on doive se brosser pour avoir un jour la fin de Ultra Heaven en France), l’entrecroisement des perceptions des différents protagonistes constitue l’un des aspects les plus notables de Tokyo Kaido. Le trait de Minetarô Mochizuki (à qui on doit entre autres le génial Dragon Head) est très épuré, ce qui quelque part renforce cette idée d’irréalité ambiante, de l’étrange singularité du quotidien de ces individus hors norme. L’auteur semble d’ailleurs s’évertuer à gommer systématiquement les frontières entre l’hallucination et la réalité.

Si Hashi ne souffre a priori pas de problème hallucinatoire, il est cependant l’auteur de mangas amateurs de SF, métaphoriquement autobiographiques, ce qui permet là encore à Mochizuki de jouer sur la perception de la réalité, au travers d’une fiction dans ce cas clairement établie. Ces mangas constituent pour leur auteur un exutoire, un moyen d’exprimer son ressenti et ses angoisses, lequel sera diversement compris par les autres protagonistes, mais qui ne laisse pas véritablement de doute aux lecteurs que nous sommes.

C’est que Hashi, comme on pouvait l’imaginer, vit évidemment très mal sa pathologie, qui est tantôt un boulet, tantôt un bouclier: qu’il le veuille ou non, il sera toujours perçu comme un individu désagréable, ou au mieux comme une nuisance sonore prise en pitié compte tenu de son statut médical. Sauf par des personnes dont les maux peuvent leur permettre de dépasser ce stade, ce qui est le cas de quelques-uns des comparses de Hashi; et dans une certaine mesure du Dr Tamaki (qui occupe bien entendu une place particulière dans la vie de Hashi).

Ce dernier apparaît comme une sorte de lueur d’espoir pour ce dernier, comme pour bon nombre de patients qu’il suit; et qui n’est pas aussi bien dans sa peau qu’il y paraît, mais ce serait spoiler que d’en dire davantage. Disons, en restant dans le vague, que le traitement du personnage est compréhensible pris dans son contexte social et culturel, intériorisant un certain nombre de paramètres normatifs sociaux qui le projettent, mentalement, dans une image de lui-même au final guère éloignée de celle que renvoient ses propres patients. Si l’histoire s’était déroulée dans un quartier bobo d’une ville de Suède, du Canada ou des Pays-Bas, pas sûr que son évolution aurait été la même. Bref.

Tokyo Kaido est une petite perle, dans le sens où il s’agit d’un titre à aucun autre pareil, dont les personnages sont tous attachants à leur façon et qui aborde sans racolage ni pathos exagéré des thèmes particulièrement casse-gueule. Cela tient probablement au style (narratif et graphique) de Minetarô Mochizuki, dont le talent ne cesse jamais de m’impressionner. Quoi qu’il en soit, il s’agit indéniablement d’une lecture qui ne laisse pas indifférent. D’autant que son édition française lui rend honneur; il serait donc dommage de passer à côté.

Au revoir; à bientôt.

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