Prince des Ténèbres a 30 ans

John Carpenter. Si ce nom vous est inconnu, alors c’est que vous avez vraiment une vie de merde. Parce que c’est l’un des plus grands cinéastes de genre de sa génération, avec des titres aussi célèbres que HalloweenStarman ou The Thing. Et puisqu’on en parle, saviez-vous que ce dernier était le premier volet d’un triptyque? Et que le deuxième était le film qui fête aujourd’hui ses trente ans? Et ben maintenant vous savez.

Dans une église désaffectée de Los Angeles se trouve une sorte d’étrange reliquaire, un cylindre rempli d’un liquide verdâtre, sur lequel un prêtre se pose pas mal de questions. Il demande donc à l’équipe du professeur Birack, physicien, de venir l’analyser, en compagnie de spécialistes de diverses disciplines. Parmi ceux-ci, une linguiste experte en langues anciennes découvre que, selon certains textes, l’étrange objet serait en réalité le réceptacle de Satan, attendant son incarnation. Or, d’étranges phénomènes se déroulent à proximité, laissant entendre que l’arrivée du Démon sur Terre ne serait plus qu’une question d’heures.

Le rapport avec l’histoire de The Thing? Absolument aucun (ou presque). D’ailleurs, il n’y a pas davantage de rapport avec le dernier volet du triptyque, L’Antre de la folie (qui est accessoirement mon film préféré de Carpenter). Il en va de cette « Trilogie de l’Apocalypse » comme de la « Trilogie des Cornetto » d’Edgar Wright: il s’agit dans les deux cas de séries (informelles) d’anthologie dont les films abordent des thématiques récurrentes du cinéma de genre. En outre, dans le cas qui nous intéresse, il s’agissait de revenir au sujet abordé par L’Exorciste, presque quinze ans plus tôt: l’influence directe d’un mal viscéral et ancien sur les vivants du monde moderne.

Sauf que, contrairement au film de Friedkin, Prince des Ténèbres développe une approche scientiste plutôt qu’ésotérique de la chose: le mal est explicitement désigné comme venu des étoiles, Lovecraft-style. Le fait que, à l’exception du prêtre et des clodos possédés, les personnages soient tous des universitaires est la manifestation la plus évidente de cette « rationalisation » avec ce que ça implique de dialogues en mode science-blabla plus ou moins crédible.

D’autre part, le film prend par beaucoup d’aspects une apparence de film de zombies: « possédés » agressifs qui assiègent l’église, contaminations, forme de huis clos, côté survival assumé (avec ce que ça sous-entend de barricades de portes et consorts)… Le tout avec des effets spéciaux et maquillages pas toujours très efficaces, budget limité oblige (cinq fois inférieur à celui de The Thing). Et en même temps, c’est un peu récurrent dans les films de Carpenter. Au point que, pour réduire encore les coûts, il a souvent dû composer sa musique lui-même, généralement avec Alan Howarth; c’est d’ailleurs le cas ici.

L’année suivante, l’OST du film a failli recevoir un Saturn Award, mais face à Predator… ben elle pouvait pas test, quoi. Ça ne l’a pas empêché de recevoir le prix de la critique au Festival d’Avoriaz. Et pourtant… la critique, de manière générale, s’était montrée assez vache vis-à-vis du film à l’époque: on se désolait de son côté cheesy, ou du manque de charisme des personnages et des acteurs en général, que la présence de Donald Pleasence (et Alice Cooper, en seigneur des clodos) ne parvenait soi-disant pas à compenser… mouais.

Perso, ce dernier point ne m’a pas choqué outre mesure, mais je pense que le fait d’avoir bouffé moult nanars et navets permet à quiconque de relativiser énormément de choses en la matière. Surtout, ces personnages ne détonnent pas vraiment avec ce qu’ils sont censés être: des étudiants/chercheurs de laboratoire. L’ennui, c’est que le fait qu’ils soient plus d’une douzaine les empêche d’être clairement caractérisés, hormis le couple Catherine/Brian (qui n’est d’ailleurs pas particulièrement brillant), le prêtre et Birack. Élément qui a d’ailleurs été pris en compte jusque dans les dialogues, comme le montre le running gag sur « Susan, la radiologue à lunettes » mais au fond, ce qui va définir la majorité des persos, c’est le mot « victime » tatoué en rouge sur leur front.

Quoi qu’il en soit, son accueil en salle fut relativement mitigé. Les critiques cruelles n’ont clairement pas aidé, mais il faut bien dire qu’avec un budget de 3 millions de dollars, le film partait déjà avec un sérieux handicap (d’autant que le marché du film horrifique s’était alors beaucoup délocalisé vers le marché VHS). Il en a rapporté presque cinq fois plus, ce qui est quand même un très bon score, et permettait de faire un peu oublier l’échec des Aventures de Jack Burton dans les griffes du Mandarin (que pour ma part j’adore, en tant que comédie nanardesque, mais dont il n’est pas certain qu’il soit parvenu à ne serait-ce que rembourser la moitié de ses frais de prod’).

Aujourd’hui, le film accuse son âge; pas autant que bon nombre de films de SF de ce temps, mais il faut bien le reconnaître, ça a vieilli: l’ambiance visuelle paraissait déjà datée à la fin des années 1980. Toutefois, il reste encore agréable à regarder, peut-être justement grâce à cette pâte vintage qui reflète toute une époque. Pour peu qu’on aime le style de Carpenter et les esthétiques surréalistes à base de vermine et de trucs qui suintent.

Au revoir; à bientôt.

PS: lorsque je disais qu’il n’y aucun rapport entre les trois films du triptyque, ce n’est pas tout à fait vrai: ils ont en commun une inspiration lovecraftienne et s’achèvent tous par une même idée finale. En l’occurrence (spoiler, arrêtez ici votre lecture, blabla): l’humanité est foutue. Dans The Thing, il est sous-entendu que la « chose » a survécu et va se répandre sur le monde (cf la scène finale avec McReady et Blair); dans Prince des Ténèbres, une vision de l’avenir montre que Satan (ou son père) s’est incarné en Catherine et s’apprête à ravager la Terre; dans L’Antre de la folie, les écrits de Sutter Cane ont fini par être diffusés et doivent marquer la fin de l’espèce humaine. Un bien bel optimisme, donc.

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