On Stranger Tides a 30 ans

Oui, c’est effectivement le titre de la version originale du célèbre roman de Tim Powers. Parce que franchement, « Sur des mers plus ignorées » (sic), ce n’est pas exactement ce que j’appellerais de la traduction haut de gamme. Sérieux, c’est à peine français! Je ne comprend pas que Bragelonne n’ait pas rectifié le tir lors de la republication française, au début des années 2010. J’ai bien conscience qu’une retraduction intégrale, ça a un coût; mais ne serait-ce que changer le titre, ça aurait déjà évité l’effet « mon français pue, ne m’achète pas » (et ça n’aurait pas coûté bonbon, non plus). Enfin, tout ça pour dire que, lorsque j’ai commencé à m’intéresser à l’œuvre de Tim Powers, j’avoue que j’ai tiqué en voyant la couverture de la VF; pour finir par me procurer le roman en anglais. Voilà voilà. Bon, OK, c’était aussi moins cher.

1718: en route vers les Indes occidentales pour confondre son oncle escroc, le jeune John Chandagnac fait la connaissance de la jolie Elizabeth Hurwood, dont le père, également passager du même navire, est une sorte de philosophe et mystique de renom. Las, il se trouve qu’un pirate du nom de Philip Davies a jeté son dévolu sur ledit navire, et que l’ex-professeur Hurwood n’est pas étranger à cela. Enrôlé par le flibustier, John devient Jack Shandy et découvre le monde caribéen et ses mystères. En outre, il apparaît rapidement que Hurwood père est à la recherche de la célèbre Fontaine de Jouvence, que cherche également le capitaine Blackbeard.

Si ça vous rappelle vaguement quelque chose, c’est normal: le roman a servi (vaguement) d’inspiration au scénario du quatrième Pirates des Caraïbes (celui qui était le moins bon du lot jusqu’à la sortie de l’épisode 5). Et pas seulement à lui, d’ailleurs: l’influence du roman s’était largement étendue sur ses prédécesseurs dans la franchise. Le récit transpire en effet l’aventure et la découverte, mâtinées de surnaturel et de magie vaudoue, accompagnée de son cortège de loas, zombies et rituels en tous genres. Évidemment sur fond de mythes marins et de légendes du Nouveau Monde.

Après, bien entendu, il s’agissait déjà alors depuis plusieurs décennies de lieux communs de la fiction littéraire dite « de genre » (qu’on songe, par exemple, à L’Île aux trésor de R. L. Stevenson ou à moult films plus ou moins fantaisistes sur la piraterie et la navigation « ancienne » comme Le Pirate noir de A. Parker, l’un des plus anciens longs métrages de son genre; entre nombreux autres). Mais rares étaient ceux qui, jusqu’alors, s’étaient aventurés sur un horizon aussi large.

Tim Powers ancre en effet son récit dans la Mer des Caraïbes du début du XVIIe siècle, en entrant directement dans le registre du surnaturel. Or, s’il n’était pas inhabituel d’intégrer ce type d’élément dans un roman d’aventure, la chose était déjà moins courante lorsque le cœur de l’histoire était la piraterie (plus encore quand elle revêtait sa forme classique de récit de cape et d’épée sur fond de romance).

De fait, On Stranger Tides s’avère être beaucoup de choses: récit initiatique, histoire d’amour, swashbuckler, roman d’aventure et description mythifiée d’un double univers fantaisiste révolu (celui de la piraterie « héroïque » et des légendes du Brave New World). Ce dernier point est d’ailleurs peut-être le plus important de l’œuvre, car c’est presque avec tristesse que Tim Powers détaille son monde et l’évolution de ses personnages. Si bien qu’au final, l’ensemble de ces péripéties ressemble à une sorte de baroud d’honneur de toute une époque, largement idéalisée. Après tout, comme le souligne littéralement Blackbeard dans le texte, l’âge d’or de la piraterie dans les Caraïbes arrivait à son terme.

Parmi les personnages historiques cités dans la fiction se trouve le corsaire Woode Rogers, considéré comme l’un des principaux artisans de la déliquescence de la flibuste dans cette région à la fin des années 1710. Gouverneur des Bahamas pour le compte de la couronne d’Angleterre, il proposa dans un premier temps, en 1718 (tiens tiens), le pardon du roi aux repentis; puis, dans un second temps, diligenta une suite d’expéditions maritimes brutales contre les récalcitrants. Et c’est précisément ce contexte qui conditionne le destin des personnages du roman, hésitant pour certains à se retirer quand pour d’autres la chose est impensable, quitte à y laisser la vie.

Pour Shandy, la piraterie est un moyen par défaut de venir en aide à Elizabeth (entre autres, mais c’est manifestement son leitmotiv principal, avec la vengeance contre son oncle). Aussi pour lui ce choix devient-il rapidement cornélien, entre une criminalité qu’il rejette par principe et la quasi-certitude de perdre à jamais celle qu’il aime s’il s’y tient. Balloté par les événements, il se voit donc contraint de naviguer entre deux eaux, et même régulièrement de prendre des décisions apparemment contradictoires, quand bien même seraient-elles rationnelles (ou motivées par les mêmes principes qui lui font pourtant exécrer les pirates), quitte à s’aventurer en des domaines marins étranges et étrangers (parce que le titre d’un roman, ça a du sens; si si).

Quoi qu’il en soit, il s’agit d’une œuvre majeure parmi les romans d’aventure des années 1980, dont l’influence est assez notable. Si Pirates des Caraïbes n’a pas attendu son quatrième épisode pour y puiser son inspiration (Will Turner et Elizabeth Swann sont manifestement des variations de Jack Shandy et Elizabeth Hurwood, par exemple, mais il y a aussi tout un tas d’éléments contextuels concernés), il ne s’agit pas de la première franchise à avoir tapé dans l’imaginaire de Tim Powers. La série des Monkey Island y a ainsi puisé pas mal de son inspiration (au moins pour le scénario), par exemple. De plus, On Stranger Tides a directement influencé, de leur propre aveu, William Gibson et Orson Scott Card.

Le roman n’a pas particulièrement mal vieilli (en anglais, du moins, pour ce dont je peux juger; attention, ceci dit, il peut être bon d’avoir un Harraps à portée, vu que certains termes employés sont assez, disons, techniques). C’est donc une lecture que je recommande vivement.

Au revoir; à bientôt.

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