Ces jours qui disparaissent

À moins d’un mois du moment où il est d’usage (même quand on est athée) de faire cadeau d’un truc à quelqu’un, il arrive qu’on soit parfois un peu pris de court. D’où l’intérêt d’avoir sous le coude deux ou trois idées de rechange, et une bonne BD en est une, justement. C’est le cas de Ces jours qui disparaissent de Timothée Le Boucher.

Lubin Maréchal (aucun lien; je crois) est un pratiquant des arts du cirque plutôt doué dans sa partie, mais un accident marquera le début d’un phénomène pour le moins inquiétant: il ne vit plus qu’un jour sur deux. Ou pour être plus précis, il n’est conscient qu’un jour sur deux. La moitié du temps, c’est un autre qui occupe son corps. Afin d’éviter les problèmes qui ne manqueront pas d’apparaître, Lubin contacte par vidéo interposée son alter-égo. Lequel n’a pas nécessairement la même vision des choses que lui, et c’est un euphémisme.

Toute l’histoire est racontée du point de vue du premier Lubin, et par conséquent, nous ne saurons guère de son alter-égo que ce qu’il en aura découvert. Leurs personnalités se trouvent aux antipodes: Lubin est un artiste, plutôt bohème, faisant très attention à sa condition physique comme à son alimentation et en général fauché; l’Autre est un travailleur méticuleux, porté sur l’ingénierie informatique, se souciant cependant de son physique comme d’une guigne et gagnant fort correctement sa vie.

En interview, l’auteur a indiqué que le point de départ de son travail avait été la fin de ses études, où s’était posé le dilemme du choix entre tenter une carrière risquée dans la BD et chercher un boulot plus stable. Les deux facettes de Lubin sont ainsi la matérialisation de ces deux choix, le premier manifestant son tempérament créatif et marginal quand le second s’intègre beaucoup mieux dans l’idée qu’une bonne partie du monde se ferait d’une réussite professionnelle. Tout en étant, de l’avis de la majorité des personnages secondaires croisés, un vrai connard (comme si ça allait de pair avec la réussite).

Toutefois, petit à petit, la personnalité de l’Autre prend le dessus et les jours où le premier Lubin du récit apparaît s’espacent de plus en plus. Au grand dam de ses proches. Compréhensifs, ils semblent tristement accepter cette réalité tout en tentant d’aider Lubin; mais eux aussi continuent leur vie, évidemment en décalé par rapport à celui-ci. Les ellipses temporelles n’existent pas que pour le lecteur, et Lubin découvre à chaque réveil des changements. Petits, au départ, ils s’accroissent au fil de l’histoire, plus l’Autre prend de l’assurance et plus il gagne en temps de présence.

En suivant pas à pas l’évolution de Lubin, le lecteur se retrouve à partager ses angoisses. Celle de voir le monde changer bien plus vite que le commun des mortels, celle ne pas pouvoir entretenir de relations amoureuses ou amicales suivies, celle de ne pouvoir mener à bout aucun projet artistique ou personnel, celle de ne même pas voir s’éloigner ou disparaître les gens auxquels il tient, pour ne le réaliser qu’après coup.

Le récit est d’une extrême mélancolie, soulignée par un trait épuré et élégant. Le Boucher a manifestement un style propre, et s’il n’y a guère d’audace dans le découpage des cases, il y a cependant une pâte palpable dans chacune de celles-ci (certaines faisant clairement penser à des plans cinématographiques). Qui plus est, il a un réel talent pour la narration et l’écriture, ce qui ne ne va pas nécessairement de soi chez les dessinateurs de BD franco-belge (ou autres, d’ailleurs).

Ces jours qui disparaissent est une jolie découverte, une histoire poignante associée à un dessin qui lui rend honneur. Que demander de plus?

Au revoir; à bientôt.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s