Guerre & dinosaures, vol. 1

« Un croisement entre Jurassic Park et Le Trône de fer » selon George R. R. Martin. C’est du moins ce qui est écrit sur la couverture de l’édition française en format poche du premier tome de Guerre & dinosaures, traduction pas super pertinente de The Dinosaur Lords de Victor Milán. Un peu comme si Blade Runner avait été renommé Baston & Réplicants. Bref. Ce premier volume d’une (future) double trilogie mérite-t-il cette double comparaison? TL;DR: non, mais il y a de l’idée et c’est sympa à lire.

Paradis est un monde qui ressemble plus ou moins à la Terre des XVe/XVIe siècles, si ce n’est qu’il y a des dinosaures et pas d’armes à feu. Du moins, c’est ce qu’on déduit de ce que montre le roman, à savoir un sous-continent assez proche de l’Europe (jusque dans sa toponymie). Le voïvode Vlad Karyl a vaillamment combattu à dos d’allosaure l’empire de la Nuevaropa, mais a finalement été défait, laissant à l’empereur Carlos Felipe un règne sans partage, surtout depuis que ses vassaux ont mis un terme à une fronde des princes en Alemania. Mais il se trouve qu’un des nobles transfuges, le seigneur Falk, qui a porté le coup de grâce à l’armée de Karyl, complote pour gravir les échelons du pouvoir. Au grand dam de la princesse impériale Melodía, qui se languit de son promis Jaume dans son palais d’Españe. Pendant ce temps, le ménestrel et maître-dinosaure Rob Korrigan, venu de la lointaine contrée d’Irlanda, est recruté pour assurer la défense de la cité de Providence, à la frontière de la Francia, menacée par des aristocrates trop impétueux; il se retrouve à collaborer avec un certain Karyl, brillant stratège et ancien voïvode dont il a précipité la chute…

Donc oui, question toponymie, l’auteur ne s’est pas franchement foulé (après, ce n’est pas non plus comme si c’était une obligation). Et ce n’est pas le seul point d’inspiration « historique » vu que la première bataille décrite mélange sans complexe des éléments de la bataille de Poitiers et de l’Hydaspe, avec des tricératops dans le rôle des éléphants de guerre et des hadrosaures dans le rôle des destriers (sauf quelques nobles qui ont droit à des théropodes). Et c’est là le premier aspect discutable du roman: les dinos ne sont globalement là que pour la déco. Remplacez-les par des licornes, des robots-chiens géants ou des borfax, ça ne ferait quasiment aucune différence.

Deuxième constat, le roman tourne principalement autour d’une demi-douzaine de personnages point-de-vue, en l’occurrence Rob, Karyl, Melodía, Jaume, Falk et Shiraa (l’allosaure de Karyl), la dernière étant de loin la plus intéressante et la moins stéréotypée… et cependant la moins présente, ce qui est très dommage (ce n’est pas un taunt, je pense sincèrement que le récit y aurait beaucoup gagné). Rob est un archétype de mec du peuple qui n’aime pas les nobles mais les sert parce que c’est son job et que c’est la norme, Karyl est un archétype de self-made-man aristo taciturne, Melodía un archétype de princesse forte et belle (qui voudrait être à la fois Sansa et Arya), Jaume est un archétype de libertin humaniste (façon courtisan chevaleresque), et Falk est un archétype de traitre caricatural.

Ceci étant dit, ils ne sont pas pour autant nécessairement inconsistants (à part Falk), et ils se révèlent parfois même attachants (surtout Karyl). La façon dont ils interagissent avec leur environnement est variable, mais il apparaît assez rapidement que les trois derniers sont des jouets plus ou moins conscients entre les mains de pouvoirs qui les dépassent totalement. Rob et Karyl ont au moins pour eux la relative liberté que leur octroie leur statut de mercenaires indispensables, et leurs principales contraintes seront finalement les habitudes socio-culturelles de leurs subordonnés ou contractants. Ce que Karyl semble paradoxalement accepter beaucoup plus facilement que Rob et sait retourner à son avantage.

Ce qui aurait pu tourner au combat contre des moulins ou à du récit révolutionnaire arrive donc à louvoyer, pour aboutir à une forme d’histoire qui ne devient jamais vraiment récit de revanche ou rise & fall. Sans être d’une absolue originalité, elle arrive à surprendre à plusieurs reprises, prenant parfois à contrepied certaines facilités attendues (mais tombant cependant à pieds joints dans d’autres). Ce qui est assez cool, pour le coup.

En contrepartie, toute la dimension politique (les complots, les jeux de pouvoir…) semble malheureusement bâclée, en comparaison du récit de G. R. R. Martin (désolé, mais c’est en première de couverture). Les rapports entre le duo Rob/Karyl et les autorités de Providence (ou la noblesse locale) sont à peine survolés, et la cour impériale est juste ridicule. L’empereur Felipe, déjà, est assez minable: sorte de figure néronienne, il incarne une forme de narcissisme naïf associé à un manque flagrant de lucidité (à moins qu’il ne joue la comédie pour mieux reprendre le dessus dans les prochains tomes, mais ce serait quand même très gros). Mais c’est surtout son entourage qui brille par son manque de consistance, un peu comme s’il n’y avait entre la bande de Melodía et celle de Falk que des figurants.

Au temps, donc, pour la comparaison avec Le Trône de fer. Quant-à la comparaison avec Jurassic Park… sérieusement, pourquoi? Il y a plein d’autres fictions avec des dinos, qui sont de toute façon un aspect juste contextuel dans ce roman, alors pourquoi celle-là? Parce que c’est la plus célèbre? Ou parce que toute autre comparaison risquerait d’être perçue comme désavantageuse? Eh bien navré, mais le roman est évidemment plus proche de Dinotopia que de Jurassic Park. Et ça ne lui ôte aucune qualité: en tant que récit de fantasy standard (type Dragonlance), il se tient très bien; mais en appeler ouvertement à la comparaison avec deux monuments, même de la part de l’auteur d’un d’entre-eux, ça crée un horizon d’attentes, qui de fait n’est clairement pas comblé.

Car au fond, le principal défaut de ce roman est qu’il souffre de ce traitement éditorial, qui crée des prétentions qu’il n’avait probablement pas à la base; mais en tant que swashbuckler fantaisiste, il vaut vraiment le coup, et je lirai sans faute la suite.

Au revoir; à bientôt.

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