La Forme de l’eau (ou L’Étrange Créature pas-du-Lac-Noir)

C’est aujourd’hui à la fois le début du Printemps du Cinéma et un jour d’élections en Russie. Alors tant qu’à faire, autant parler d’un film qui se déroule durant la Guerre Froide. Hm? Raisonnement capillotracté? Vous chipotez.

Au début des années 1960, Elisa Esposito est technicienne de surface dans un centre sécurisé de l’armée américaine, à Baltimore, qui accueille un jour un spécimen bien étrange. Venu d’Amérique du Sud, il s’agit d’un humanoïde aquatique à l’anatomie inconnue. Alors qu’elle s’est attirée l’hostilité du colonel Strickland (en charge des recherches sur sa personne), la « Forme de l’eau » fascine Elisa, qui va tisser avec elle un lien très particulier. Pendant ce temps, les Soviétiques, en pleine course à l’espace, estiment que l’étude de l’Amphibian Man pourrait donner un avantage certain aux USA, et pressent leur agent infiltré d’agir au plus vite.

Plus qu’une histoire unique, ce film retrace finalement quatre récits entre-croisés par les circonstances. Si la romance d’Elisa et de l’Amphibian Man se trouve au centre, elle sert également de connecteur aux trois ou quatre autres. Celui de Giles, le voisin de palier d’Elisa, dessinateur homosexuel au chômage, qui peine à trouver sa place dans une Amérique réactionnaire (cependant en pleine mutation). Celui de Strickland, incarnation de l’archétype du winner façon American Way of Life des fifties/sixties: soldat viril dévoué à sa patrie, à la famille consumériste sans histoires, et néanmoins véritable ordure xénophobe et sadique. Celui de Dimitri, agent soviétique infiltré qui va devoir composer avec son devoir patriotique et ses convictions personnelles. Celui, enfin, beaucoup plus succinct, de la vie personnelle de Zelda (aucun lien), binôme d’Elisa, qui nous ne sera guère raconté que par sa propre voix (à l’exception d’une scène).

Car Elisa étant muette, c’est elle qui meuble les conversations à chaque fois qu’on voit le duo à l’écran. Pas seulement elle, d’ailleurs, et c’est l’une des forces de l’écriture du film: son héroïne est (presque) inaudible tout du long, laissant les autres s’exprimer (parfois à sa place). Cela ne l’empêche par ailleurs pas d’être très expressive dans son langage corporel (et évite au film d’être inutilement verbeux), auquel répond son parèdre, qui trouve en elle une interlocutrice exceptionnelle, dépourvue des préjugés de son époque. Ce qui contribue à en faire l’antithèse de son « modèle » dans une certaine mesure.

En effet, de l’aveu de Guillermo Del Toro, La Forme de l’eau s’inspire TRÈS fortement de L’Étrange Créature du Lac Noir de Jack Arnold (entre autres; parce que visuellement, il y a des éléments qui sont quasiment des copier-coller de Delicatessen et Le fabuleux destin d’Amélie Poulain; ce que Jean-Pierre Jeunet a apparemment fort peu apprécié). On en retrouve la créature amphibienne, au design modernisé façon Abe Sapiens (c’est d’ailleurs toujours Doug Jones sous le costume), mais dans une perspective inversée, faisant de certains humains les méchants de l’histoire, et d’Elisa un négatif de Kay.

Bref, je ne vais pas m’étendre davantage sur le film: j’arrive après la bataille et beaucoup a déjà été dit sur le film multi-récompensé (Lion d’Or 2017, 2 Golden Globes, 3 BAFTA Awards…) et finalement tétra-oscarisé. Et à ce sujet, était-ce mérité? Complètement. Si complètement que ça pose question. Je m’explique: tout dans le film, que ce soit la mise-en-scène, l’écriture, la personnalité des personnages, la musique d’Alexandre Desplat ou la beauté de la colorimétrie ne pouvait QUE plaire à l’Académie des Oscars, et il est même étonnant qu’il n’en ait pas raflé davantage.

Le message véhiculé par le film est très consensuel (d’un point de vue hollywoodien, s’entend), très critique vis-à-vis de l’Amérique réactionnaire (la déchéance progressive de Strickland en est l’exemple le plus évident) et porté sur la réhabilitation de figures considérées par cette dernière comme dangereuses. Le « monstre » en est l’exemple le plus évident, mais bien entendu pas le seul: Dimitri nous est ainsi montré sous un jour clairement favorable, à mille lieux des archétypes traditionnels d’espion russe (au contraire de ses camarades, qui eux sont de vraies caricatures maccarthystes). Le revers de la médaille, c’est que ces personnages sont finalement très monolithiques (bien que très délicatement traités pour certains, et ne sombrant jamais dans la balourdise, de toute façon).

Dans son écriture, La Forme de l’eau est donc très premier degré, et son symbolisme semble si évident qu’on en arrive parfois à des formes de foreshadowing ou set-up/pay-off qui pour certaines annoncent littéralement la fin dès les premières minutes du film (genre la première fois qu’on voit les cicatrices d’Elisa). De fait, on a un film visuellement splendide, à l’histoire cohérente et aux personnages attachants, mais aussi terriblement dépourvu de surprise, voire même par moments relativement plat. Ce qui est tout de même un peu étonnant de la part du réalisateur du Labyrinthe de Pan.

Enfin, pour être honnête, j’ai passé un très bon moment devant ce film, qui, s’il n’est pas le meilleur de Del Toro, compte à n’en point douter parmi les meilleurs de cet hiver; en tout cas parmi les plus pertinents. Grâce à une photographie magnifique, un profond souci du détail dans les practical effects, une application littérale du principe du show don’t tell, une bande son très efficace et un casting au top (et bien dirigé, en plus), La Forme de l’eau s’inscrit avec un certain brio dans la tendance au renouveau du monster movie initiée dans les années 2000 avec le King Kong de Peter Jackson (et que Universal s’est montrée incapable de faire perdurer de son côté). À défaut de le révolutionner.

Au revoir; à bientôt.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s