Les Déportés du Cambrien

Je réalise que, jusqu’à présent, je n’ai rien écrit ici sur mes auteurs de SF préférés. Il est plus que temps d’y remédier, et on va commencer par Robert Silverberg (aucun lien), avec Hawksbill Station, traduit (littéralement, évidemment) en français par Les Déportés du Cambrien… et je crois qu’il y avait un module « Titres de merde » dans le cursus de formation des traducteurs français à une certaine époque.

Quelle serait la première chose que vous feriez si vous aviez le pouvoir d’effectuer des voyages temporels? Probablement pas la même chose que le gouvernement américain dictatorial « du futur » à savoir: déporter des prisonniers politiques à une époque où ils n’auront rien d’autre à foutre que de pêcher des trilobites. C’est le cas de Jimmy Barrett, militant depuis l’adolescence (il y avait une jolie fille parmi les révolutionnaires) et depuis une vingtaine d’années désigné volontaire pour diriger les prisonniers de Hawksbill Station, sur les bords de la Mer Intérieure, à un emplacement qui se trouvera un milliard d’années plus tard quelque part dans l’Océan Atlantique. Or, arrive un jour un certain Lew Hahn (aucun lien, et puis ça ne s’écrit pas pareil), très différent des autres prisonniers politiques, et donc très suspect. Surtout aux yeux de ses codétenus, vu que leur environnement est assez propice à divers troubles psy, dont la paranoïa.

Adapté d’une nouvelle parue en 1967, ce court roman (qui fête cette année ses cinquante ans) situe son action « moderne » entre le vingtième siècle finissant et vingt-et-unième débutant, plaçant symboliquement en 1984 la date du grand bouleversement qui mènerait les USA à la dictature. Pour rappel, la seconde moitié des années 1960 s’était vue marquée, dans le contexte de la littérature de SF, par une évolution assez rapide vers une production souhaitant s’émanciper de la SF « pulp » des années précédentes: la « New Wave » se voulait plus sérieuse et lorgnant fortement du côté des sciences humaines, avec une dimension politique souvent marquée et une approche psychologique généralement plus poussée de ses personnages.

C’est le cas ici, R. Silverberg étant en général considéré comme un représentant iconique de cette tendance. Centrés sur Barrett, les chapitres alternent entre son époque de déportation et des « flashbacks » sur sa jeunesse, plus précisément la suite de choix, événements et situations qui l’ont amené à sa position « actuelle » (enfin « cambrienne » quoi). On a de fait un roman politisé, libertaire, critiquant tout à la fois l’oppression d’un gouvernement à tendance totalitaire et la médiocrité de bon nombre de ses opposants.

Car si Barrett n’est pas présenté sous un jour particulièrement glorieux, c’est encore pire pour ses comparses, présentés tantôt comme des idéalistes naïfs, tantôt comme de véritables sociopathes, tantôt comme des arrivistes assoiffés de pouvoir, tantôt comme des égotistes en quête de reconnaissance. Et au milieu de tout ça, Lew Hahn, anomalie au sein d’un microcosme rendu plus ou moins fou par l’isolement. Plus que le personnage en lui-même, assez falot (et un peu con), il est intéressant pour ce qu’il représente aux yeux des autres.

Pour Barrett, c’est un mystère à élucider, mais pour d’autres, il est une sorte d’espion infiltré pour on ne sait quelle raison par le gouvernement, chacun y allant de sa petite théorie paranoïaque, ne comprenant pas ce qui semble évident pour le lecteur: le monde cambrien dans lequel ils se sont retrouvés confinés a en grande partie détruit leur raison; ou ce qu’il en restait, dans certains cas. De fait, l’évidence ne leur apparaîtra que quelques pages avant la fin.

Alors, ne nous leurrons pas: le récit a vieilli, déjà par son contexte. Je rappelle qu’on parle d’un roman pour lequel 1984, c’est le futur. Cependant, a-t-il vraiment perdu toute pertinence… Voire. En effet, si on met de côté les dates et quelques éléments contextuels assez datés, il reste une histoire qui, voyage temporel mis à part, garde une certaine crédibilité, surtout à une époque où l’on s’inquiète du recul de la démocratie (ressenti ou réel, c’est là toute la question). De fait, ses enjeux semblent étonnamment actuels.

S’il ne s’agit pas de l’œuvre la plus importante de l’auteur (qui signa plus tard des titres magistraux comme Les Ailes de la nuit, Gilgamesh, roi d’Ourouk ou Roma Æterna; entre autres), elle est cependant intéressante à plus d’un titre. Sous sa forme originelle, elle lui valut une nomination aux prix Hugo et Nebula, prix qu’il remporta l’année suivante avec deux autres travaux (Les Ailes de la nuit et la nouvelle Passagers, qu’on doit retrouver dans une petite dizaine de recueils publiés en France).

Au revoir; à bientôt.

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