… et soudain, NoLife s’en fut

Enfin, pas encore tout à fait: NoLife fonctionne, au moment où j’écris ces lignes, en « mode zombie » à coups de rediff’, jusqu’à extinction définitive des feux. Après, ce n’est pas non plus comme si on ne s’y attendait pas, vu que le staff insiste depuis un bail sur la précarité de la situation économique de la chaîne. Bref.

Vu que les oraisons funèbres, ce n’est pas trop mon truc, je vais essayer de faire vite. NoLife, c’était LA chaîne gamer-otaku francophone par excellence. Pas la meilleure: la seule. Occupant le vide béant laissé par le revirement éditorial de Game One, elle est rapidement devenue une sorte d’OVNI culturel dans le PAF, le genre de programmation improbable qui ne rentre véritablement dans aucune case traditionnelle.

Si le jeu vidéo en était bien le cœur, Alex Pilot et Sébastien Ruchet avaient opté pour ce qui était autrefois la ligne éditoriale de la majorité de la presse vidéoludique console des années 1990. Ligne qui était: oui, on est des magazines de JV, mais on va aussi parler de plein d’autres trucs de culture pop, comme du cinéma, de diverses formes de BD (avec un intérêt prépondérant pour le manga), d’animation (avec un intérêt prépondérant pour celle du Japon) et de jeux pas-vidéo (jeux de plateaux, jeux de rôle, JCE, JCC…); et aussi de culture japonaise en général.

Très rapidement, NoLife est devenue LA chaîne « par des fans pour des fans » démarrant avec des émissions fauchées (mais pas pour autant dépourvues de professionnalisme) ou des webséries réalisées avec trois bouts de ficelle corrigés sous After Effects (parfois même pas). Le ton y était bon enfant, et en même temps très… geek. Pas seulement par ses thématiques, mais aussi dans le sens où on se renseignait généralement avant de parler pour essayer d’éviter au maximum de sortir des conneries plus grosses que soi (le contraire de Game One à la même époque, en somme). Ça a donné les émissions de Julien Pirou, du Dr Lakav et de Florent Gorges, entre autres (ma préférée, d’entre toutes, ayant été Retro & Magic).

Bref, NoLife était une chaîne hors normes, à la programmation audacieuse, avec des émissions réalisées avec passion mais jamais aux dépends du propos de fond, et des productions de « jeunes talents » qu’aucune autre chaîne francophone n’aurait diffusé alors. C’est grâce à elle que j’ai découvert Noob, la Flander’s Company, Le Visiteur du Futur, le Hard Corner, Ecrans.fr (devenue entretemps le 56Kast) et une flopée de shmups géniaux grâce aux superplays; je ne lui en serai jamais assez reconnaissant.

Sauf que, évidemment, niveau rentabilité, ben… J’enfonce une porte ouverte, mais une chaîne de TV, c’est un gouffre à pognon sans fin, que les seuls revenus publicitaires ne peuvent que laborieusement parvenir à compenser s’il n’y a pas d’autre financement (à moins d’avoir un audimat faramineux). Il suffit de regarder la gueule du PAF actuel: il n’y a quasiment plus de chaîne indépendante, pratiquement toutes sont rattachées à un groupe de médias quelconque, public ou privé. Par exemple, Game One (oui, encore) appartient à Viacom, le propriétaire de MTV & Paramount Channel. NoLife appartenait à des gens beaucoup moins fortunés, et il était de notoriété publique (de leur propre aveu) que la chaîne a longuement vivoté.

Après, évidemment, NoLife n’était pas non plus totalement exempte de tout défaut. Déjà, la com’ n’était pas nécessairement le fort du staff, en dépit de leur meilleure volonté: Le point sur NoLife, par exemple, s’est avéré un exercice parfois assez casse-gueule dont les propos ont pu être mésinterprétés ou surinterprétés; sans parler de quelques maladresses imputables à certains animateurs (genre Marcus à propos de la Saturn).

Ensuite, certains choix de programmes piquaient un peu les yeux. Ou les oreilles, surtout: fallait aimer la J-Pop, quoi. Après, je suppose que ça permettait aussi de glaner un certain public tout en remplissant la grille horaire (avec laquelle on ne fait pas tout ce qu’on veut de toute façon, puisqu’il faut bien rentrer dans les petites cases du CSA); un public peut-être plus nombreux que ceux que ça a fait fuir, d’ailleurs. À titre perso, je me contentais simplement d’éviter de regarder à certaines heures (et puis, vous pouvez me citer ne serait-ce qu’une seule chaîne de TV dont TOUS les programmes vous intéressent?).

Surtout, il y a eu le problème de l’air du temps. Le début des années 2010 a été marqué par un essor impressionnant des sites de streaming, et par conséquent constitué un moment où l’on pouvait s’affranchir aisément des limites imposés par le système télévisuel français (pour se soumettre à d’autres contraintes au passage, mais c’est une autre histoire). Il suffit de voir la masse de chaînes francophones dédiées au jeu qui ont fleuri sur Youtube depuis cette époque. Sans parler de l’ascension de Twitch. En fait, dans de telles circonstances, il est juste miraculeux que NoLife ait pu tenir presque onze ans. Alors chapeau bas.

Au regard de tout ça, les plus défaitistes considèreront qu’il s’agissait juste un gâchis de temps et d’énergie. Ce serait cependant oublier que NoLife a été tremplin pour bon nombre de gens qui ont ainsi pu se faire les crocs avant de se créer une petite notoriété (DamDam, Une case en moins, etc.). Et surtout, elle a aussi été l’une des seules chaînes de TV francophones (avec Arte) a aborder avec sérieux et intelligence des sujets largement méprisés par les autres, ou considérés comme des épiphénomènes de pop-culture passagers (à ma connaissance, c’est par exemple la seule à avoir consacré une émission entière à Gundam avec des intervenants réellement pertinents).

Enfin, elle m’aura accompagné, comme beaucoup d’autres, durant une décennie vidéoludique mouvementée, livrant, entre deux J-Top, son éclairage, actuel ou rétrospectif, sur un domaine culturel encore beaucoup trop déconsidéré dans les médias traditionnels. Même si en fait, depuis sa création, les choses ont beaucoup évolué positivement en France; en partie grâce à elle, probablement.

C’est donc avec un pincement au cœur que j’ai accueilli la nouvelle et suivi la soirée d’adieux, mais je ne peux même pas imaginer la peine de ceux qui l’ont tenue à bout de bras pendant plus de dix ans. Quant-à ses archives, leur avenir est pour l’heure incertain: le futur de Noco n’est pas assuré, et de toute façon, tout dépendra de la manière dont se déroulera la liquidation. Espérons qu’elles soient sauvées, car la perte d’un fonds aussi riche serait extrêmement regrettable.

Merci pour tout, NoLife.

Au revoir; à bientôt.

Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. R.I.P nolife, c’était quand même super cool et merci pour ce post qui dépeint si bien cette chaîne…
    ET PUTAIN, j’avais lancé le FAN CLUB Suzuka (avec 2 autres membres du forum) à l’époque et j’ai encore les premières cartes de membres dédicacées quoi 😀 !!!!

    Aimé par 1 personne

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