La Porte d’Abaddon

… alias The Expanse vol. 3 a pointé son nez en format poche en librairie il y a deux mois (soit près d’un an et demi après sa sortie en grand format). Suite de La Guerre de Caliban, il n’appartient pas à la catégorie des œuvres en série qu’on peut lire dans le désordre. Traduction: il va y avoir du spoil sur les deux premiers volumes, parce qu’il n’y a pas trop le choix pour parler de celui-ci.

La protomolécule s’est extraite de Vénus et a construit une sorte de portail gigantesque aux confins du système solaire. Il se trouve que l’APE s’intéresse logiquement autant à l’édifice que les Nations Unies terriennes et le gouvernement martien. Les trois étant toujours à couteau tirés, c’est dans une ambiance explosive qu’une inconnue vient jeter l’étincelle qui mettra le feu au poudre: Clarissa, fille cadette de Jules-Pierre Mao (toujours incarcéré après la dénonciation de son complot), est bien décidée à se venger de Jim Holden. Sauf qu’elle ne mesure pas du tout les conséquences du chaos qu’elle ne va pas manquer de provoquer.

L’équipage du Rossinante, lui, effectue une mission de transport vers la « Porte » pour le compte d’une équipe de journalistes en charge de la couverture des événements. Il faut dire que Jim Holden n’a pas vraiment le choix, vu que son vaisseau est persona non grata un peu partout, et qu’il risque d’être saisi à tout moment (vu que les martiens aimeraient récupérer leur bien). D’ailleurs, Jim a également un petit problème récurrent d’hallucinations: Miller revient d’entre les morts lui parler de temps à autres, de manière cryptique et inquiétante. De ce qui se trouve au-delà de la « Porte » notamment.

À l’instar de ce qu’on avait pu voir dans le deuxième volume, on assiste à un roulement de personnages-point-de-vue, puisque, là encore, il ne reste des précédents volumes que Jim Holden. Si la « perte » de Prax n’est pas particulièrement dramatique en soi (aux dernières nouvelles, il va bien), celle d’Avasarala est déjà plus regrettable: c’était un peu le meilleur perso de la saga. Eh bien là, il faudra se contenter d’un name-dropping. Pareil pour Bobbie, d’ailleurs.

L’ennui, c’est que les nouveaux persos ne sont pas folichons-folichons. Bull, tout d’abord, AKA Carlos c de Baca, officier supérieur sur le Behemoth (alias le Nauvoo, réquisitionné par l’APE et réarmé en vaisseau de guerre amiral), est le plus intéressant du lot: né sur Terre, il doit faire face à la fois au racisme des Ceinturiens pour lesquels il travaille et aux potentiels ennemis de l’APE, soit la Terre et Mars, sans compter l’inconnue majeure que constitue ce qui se trouve au-delà de la Porte. Rien de bien nouveau, en fait.

Il y a ensuite Melba Koh, identité adoptée par Clarissa Mao pour éviter de se faire repérer, et qui est une vraie connasse. Pas de le genre « avec du caractère » mais dans le genre juste débile et bornée. En même temps, ses actions irrationnelles sont un peu le déclencheur du récit, donc, techniquement, sans elle, pas d’histoire. On a donc un personnage regrettable, mais malheureusement indispensable.

Enfin, il y a Anna, alias Dr Annushka Volovodov, prédicatrice chrétienne d’origine russe résidant depuis un bon moment sur Cérès. Et qui voudrait remplacer Avasarala sans y parvenir. Parce que, s’il s’agit bien d’une figure éminente (au moins dans son domaine) et d’une lucidité rare, sa personnalité est relativement ennuyeuse. Mais, là encore, sans elle, pas de dénouement… si bien que les deux derniers persos-point-de-vue laissent un peu le sentiment qu’elles sont plus fonctionnelles qu’autre-chose. Le revirement de Clarissa, par exemple, est si subit et mal amené qu’il en perd l’essentiel de sa crédibilité, mais pourtant nécessaire au déroulement de l’histoire.

Et puisqu’on en parle, l’histoire en elle-même ne tient que modérément ses promesses. Si le franchissement « contraint » de la Porte constitue le point d’inflexion principal du récit, celui à partir duquel il décolle vraiment, ce qui se trouve derrière sera surtout là pour le contexte. Parce que dans les faits, à l’exception d’Holden et d’une poignée de marines martiens à sa poursuite, personne ne se rend sur les installations alien. Et de fait, le mystère reste entier sur leur nature ou leurs intentions (on sait juste plus ou moins ce qu’ils sont devenus).

Ce qui restera au cœur du récit, ce seront les interactions humaines en présence d’éléments qui dépassent l’entendement, et non l’interaction de l’humanité avec ceux-ci. De fait, et vu qu’il y a dans le lot des persos secondaires d’inévitables clichés (officier inflexible et irréfléchi, homme de foi persuadé que ce qu’il ne comprend pas est forcément une incarnation du Mal, etc.), l’essentiel du bouquin sera sans surprise: on se retrouve avec une situation classique de huis clos spatial en circonstances inconnues et qui va dégénérer à cause de quelques esprits particulièrement butés et/ou dangereux.

Rien de bien méchant en soi, a priori: ce n’est pas parce qu’une histoire est classique qu’elle est mauvaise, et c’est de toute manière la façon dont elle est racontée qui importe le plus. Le problème, c’est qu’on perd au passage une bonne partie de ce qui faisait le sel des deux premiers volumes: le background politico-économique (limité à une poignée de vaisseaux) et les manipulations d’informations (réduites quasiment à une blague). Le côté thriller/polar est également à peu près aux abonnés absents (elles sont bien loin, les magouilles de Jules-Pierre Mao).

La Porte d’Abaddon entre dans la catégorie des « volumes de transition » comme il y en dans pratiquement toutes les séries de romans de cette envergure: indispensable pour poser une nouvelle situation, mais pas le plus intéressant du lot. En réalité, les seules « conséquences » montrées à la fin sont en fait annoncées dès le milieu du récit. Tout le déroulement de la deuxième moitié de l’histoire ressemble donc à un os à ronger en attendant. Ce n’est pas que ce soit alors dépourvu d’enjeu (au contraire), mais cet enjeu est amené là juste parce qu’une poignée de personnes pète les plombs (ou qu’elles ont été mal « gérées » par les responsables en place), sans quoi il serait peu ou prou inexistant.

Quant-à l’évolution de Jim Holden, elle semble désormais en pause. Ce qui est un peu dommage, vu qu’il est en quelque sorte le cœur de la saga (ou du moins le trait d’union entre chaque volume), et d’autant plus que le contexte s’y prêtait plutôt bien (je rappelle qu’on est en présence d’un personnage qui parle à un mort et qui se retrouve dans un vaisseau en compagnie de plusieurs éminents religieux).

Mais surtout, le roman est long. Rien de bien nouveau, les deux précédents étaient pratiquement aussi volumineux. Mais ils avaient beaucoup de choses à montrer et à raconter. Ici, tout ce qui n’est pas éludé est d’une limpidité simpliste, voire naïve ou carrément stupide, à l’image de Clarissa. De fait, ça ressemble beaucoup à du verbiage, et le dernier tiers aurait largement pu être écourté de moitié, vu que c’est juste de l’action pure et dure, et qu’on en connaît le dénouement: quand l’enjeu est l’anéantissement total et quasi-instantané de l’humanité, on se doute bien que s’il y a un volume 4 après le 3… enfin voilà, quoi.

Alors, oui, je suis un peu déçu. Déçu que les personnages-point-de-vue ne soient pas à la hauteur de leurs prédécesseurs (même Holden n’est plus que l’ombre de lui-même), déçu par un scénario trop plat à mon goût (mais qui aurait fait, je n’en doute pas, un très bon roman court), déçu par certaines ficelles trop grossières (même si, là, je chipote, parce que c’est quelque chose qui existait déjà dans les volumes précédents). Mais je reste cependant optimiste quant-à la suite, vu la situation finale proposée et les perspectives qu’elle ouvre.

Si La Porte d’Abaddon n’est donc pas un mauvais roman, il se place quelques tons en deçà de ses prédécesseurs. Ce qui ne l’empêche pas, parfois, de surprendre par quelques fulgurances ponctuelles (comme buter « gratuitement » un perso secondaire particulièrement attachant). Ceci étant dit, son intérêt réside dans ce qu’il promet, et donc sert surtout de gros teaser au prochain numéro. Un beaucoup trop long teaser, malheureusement.

Au revoir; à bientôt.

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