Le Livre des crânes

Si Robert Silverberg est principalement connu pour ses œuvres de SF, il ne s’agit pas du seul genre auquel l’auteur s’est attaqué. Son Gilgamesh, roi d’Ourouk, par exemple, revisite le mythe mésopotamien de manière plus ou moins réaliste, en l’ancrant dans un contexte qui n’a plus grand-chose de mythologique. Quant-au Livre des crânes, il se place à la croisée du fantastique et du road trip. Et c’est bien.

Dans les années 1970, quatre amis étudiants se mettent en tête de retrouver la trace d’un monastère perdu au beau milieu de l’Arizona. Mais la route est longue, depuis New York, et le quatuor n’a pas nécessairement les mêmes attentes de ce voyage: c’est que l’enjeu n’est ni plus ni moins que l’immortalité, au prix de deux sacrifices. Du moins, c’est ce que prétend le Livre des Crânes, exhumé par l’un d’entre eux d’une bibliothèque où personne n’avait jamais pris le temps de le traduire du catalan médiéval. Alors? Y croire ou pas?

Sorti aux USA trois ans après la mort de Jack Kerouac, le roman de Silverberg rappelle un peu Sur la route, bien que l’histoire n’ait pas grand-chose à voir au final (et qu’il soit beaucoup plus digeste). L’intérêt principal d’un road novel, quel qu’il soit, réside principalement dans ses personnages. Et il se trouve qu’ici, on retrouve quatre archétypes de la culture nord-américaine blanche des 70ies.

Eli, l’intello de la bande, est un jeune juif malingre et mal dans sa peau. Peu sûr de lui, il est cependant celui qui découvre et traduit le Livre des Crânes, poussant ses amis à la recherche du monastère de la Fraternité des Crânes. Ned est un bisexuel assumé mais pas nécessairement mieux dans sa peau, passionné de poésie et écrivain à ses heures. Particulièrement enjoué, il est cependant aussi particulièrement auto-destructeur. Timothy est issu de la upper-class, celle des Kennedy, Bush et autres dynasties politiques de l’Amérique moderne, avec un physique de couverture de magazine et le pognon qui va avec. C’est avec une condescendance amusée qu’il consent à mettre sa voiture à disposition du groupe, qu’il accompagne en n’y croyant pas du tout, juste parce qu’il n’a rien de mieux à faire pendant les vacances. Oliver, enfin, est issu de la paysannerie du Kansas, bâti comme un colosse, ayant trimé toute sa scolarité pour en sortir et faire des études de médecine. Ayant perdu ses parents très jeune, il accueille avec envie cette occasion de toucher l’immortalité.

Des archétypes, donc, dont le point de vue sera alterné (à la première personne), de chapitre en chapitre, laissant paraître au fur et à mesure les divergences de perception de leur road trip, leurs aventures et mésaventures. Si Oliver et Timothy sont assez caricaturaux à leur façon, Eli et Ned sont eux beaucoup plus travaillés, renvoyant chacun à une facette de la personnalité de l’auteur: le juif érudit et l’écrivain. Les deux ont d’ailleurs des motivations assez éloignées de celles des deux autres, à la fois plus logiques et plus irrationnelles.

Ceci étant dit, tous sont profondément humains, avec une part lumineuse et une part sombre, variable selon l’individu: ils sont loin d’être exempts de reproches, et plus la fin approche, plus le lecteur se retrouve confronté à des aspects « immoraux » de leur personnalité. Avec certains paradoxes, que je vais me garder d’évoquer ici au risque de spoiler.

Le récit a un côté dérangeant plus prononcé que dans la plupart des autres œuvres de l’auteur (celle que j’ai eu l’occasion de lire, du moins), car il touche à des aspects éthiques particulièrement palpables: il ne s’agit pas ici de projection dans l’avenir (ou dans le passé) mais d’un récit contemporain, donc clairement situé dans une perspective sociale très « actuelle » pour son époque de publication originale.

Les postures et attitudes des quatre protagonistes renvoient donc à des réalités encore tangibles, accentuant l’effet de malaise relatif à certaines révélations (à propos de Timothy, tout particulièrement). Et elles ont un écho récent assez sinistre.

Tout ça pour dire que Le Livre des Crânes est une œuvre intéressante à plus d’un titre, dont l’âge ne se fait guère sentir que par l’absence de certains éléments technologiques désormais courants et un vocabulaire parfois discutable (ce qui peut aussi venir de la traduction; je n’ai pas comparé avec l’originale). Aussi me dois-je  de vous inviter à le lire, en dépit de l’accueil critique assez froid qu’il avait reçu à l’époque (ce qui ne l’avait pourtant pas empêché d’être nominé pour les prix Hugo, Nebula & Locus; perdant à chaque fois face à Les Dieux eux-mêmes de Isaac Asimov).

Au revoir; à bientôt.

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