Ad Astra – Scipion l’Africain & Hannibal Barca

… se traduirait en quelque chose comme « jusqu’aux étoiles » mais n’a rien à voir avec une quelconque forme de SF ou de récit de conquête spatiale. Non, il est plutôt question ici de conquête sur le plancher des vaches, puisqu’il s’agit du récit, en manga, de la deuxième guerre punique.

Enfant, Hannibal Barca assista, impuissant, à l’humiliation de sa patrie au terme de la première guerre punique. Il en conserva un profond ressentiment vis-à-vis de Rome, et fourbit ses armes jusqu’au jour où cette dernière lui donna la possibilité d’accomplir sa vengeance, par une déclaration de guerre à Carthage. Stratège et tacticien de génie, il remporta contre Rome une série de victoires écrasantes, laissant ses ennemis désemparés. Parmi eux, le jeune Publius Cornelius Scipio, qui eut pourtant la lucidité d’apprendre de son adversaire, et devint par la force des choses l’un des plus brillants généraux de son temps.

Encore une fois, une fiction historique n’est jamais l’Histoire avec un grand « h » dans le sens où la réalité, c’est souvent chiant. Aussi, pour rendre le récit un minimum intéressant, est-il nécessaire de tordre certains faits, d’en éluder d’autres, voire d’en réécrire complètement quelques-uns. D’autant qu’on parle d’une époque pour laquelle les données sont lacunaires et les sources écrites partisanes (les textes carthaginois ayant été perdus). Bref, tout ça pour dire que oui, c’est évidemment romancé.

Il y a aussi quelques anachronismes ici ou là, mais rien d’ultra-choquant (on n’est pas dans Gladiator), ni de très dérangeant de quelque manière que ce soit pour le déroulement général de l’histoire (après, je ne suis pas antiquisant, donc je suis certainement passé à côté de quelques-uns). L’événementiel est globalement respecté, évidemment réinterprété sous le trait de Mihachi Kagano dans une perspective dramatique, mais pas pour autant fantaisiste. Ce n’est donc pas une réécriture des textes de Tite Live ou Polybe en mode « Hôshin » mais bien une adaptation d’un épisode de l’histoire militaire ancienne en fiction relativement documentée (autant que faire se peut, s’entend).

Après, faute de données factuelles, il est évident que beaucoup d’éléments du contexte narratif relèvent de l’imagination de l’auteur: par exemple, Caius Lælius (dont on connait assez bien la carrière mais au final assez mal la personne) est présenté comme un archétype de side-kick un peu tête brûlée et à la loyauté exemplaire, qui aurait sa place dans nombre de seinen d’action. C’est certes peu crédible sur le plan historique, mais a au moins le mérite de fonctionner dans le récit, à condition d’accepter qu’on sera, pour les questions sentimentales et relationnelles, plus proche de Salammbô de Gustave Flaubert que de l’Histoire militaire des guerres puniques de Yann Le Bohec. Et il vaut mieux (accepter), car finalement, tout ce qui ne relève pas de l’histoire-bataille est traité sensiblement de la même façon.

Ceci étant dit, l’auteur fait le choix (pertinent) de présenter les aspects tactiques et stratégiques avec force de schémas, plans et cartes, ce qui permet au lecteur de se faire une bonne idée de la situation du moment, tout en le plaçant un peu plus dans le tête des deux personnages principaux, deux chefs de guerre au talent indéniable. Hannibal & Scipion y apparaissent finalement comme les deux faces d’une même pièce: le premier est présenté comme froid et orgueilleux, dévoué à sa cause (en l’occurrence démolir Rome, ou sauver Carthage autant que faire se peut); le second, plus émotif, n’est pas moins dévoué (à une cause opposée), ni moins désabusé. Tout deux sont des meneurs d’hommes, sachant retourner à leur avantage les travers de leurs adversaires.

Kagano insiste volontairement sur la « destinée parallèle » (bien que décalée) des deux hommes, outils indispensables à leur cité respective, et néanmoins, dans une certaine mesure, victimes de celle-ci. La chose est particulièrement visible dans le chapitre traitant de leur mort, qu’il situe la même année, en 183 av. J.-C. (il demeure un doute sur la date précise du décès d’Hannibal, mais celle-ci reste crédible), lequel s’accompagne d’un sous-texte politique à la pertinence discutable, mais on va dire que c’est une question de point de vue.

Sur le plan graphique, le manga est… beau, je ne vois pas d’autre mot. Le trait est dynamique sans que ce soit aux dépends du détail, et si certaines planches manquent un peu de finesse, l’ensemble fonctionne très bien. Tout au plus pourra-t-on reprocher le strabisme de certains personnages (c’était aussi un problème récurrent chez Tsukasa Hôjô, à une certaine époque). De plus, s’il n’est pas avare en explications, il ne souffre pas de « l’effet Wikipedia » au contraire de Cesare (pour prendre un manga chez le même éditeur): le manga n’est jamais trop verbeux, ni ne paralyse son scénario sur plusieurs pages pour étaler des données contextuelles inutiles à l’intrigue principale.

Bref, c’est un titre fort intéressant qui vient d’arriver à son terme. Si bien que, si j’ai un regret à formuler, c’est qu’il n’ait pas fait l’objet d’une publication dans la collection Latitudes, qui aurait rendu honneur à son dessin.

Au revoir; à bientôt.

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