Les Peaux-épaisses

Si les œuvres « de jeunesse » sont rarement les meilleures de leur auteur, elles sont souvent très révélatrices. De certaines aspirations et ambitions, déjà, mais elles permettent surtout, quand on les compare avec des œuvres plus tardives, de prendre la mesure (au moins en partie) de son évolution littéraire et culturelle (écriture, thèmes chers, messages politiques, etc.). Dans certains cas, comme Robert A. Heinlein, on peut constater que le grand écart idéologique est digne de Jean-Claude Van Damme. Et dans d’autres, l’écart est moins évident. Pour preuve, Les Peaux-épaisses de Laurent Genefort, où l’on trouvait dès 1992 plusieurs des thèmes forts qui seront ceux de Lum’en, plus de vingt ans après.

D’ailleurs, à vue de pif, bien que les deux œuvres appartiennent à des sous-genres différents, elle semblent se dérouler dans le même univers. Ici, il s’agira de suivre Lark, un mercenaire Peau-épaisse, mais qui a subi diverses opérations afin de le dissimuler: humains modifiés génétiquement par une société multimondiale pour le travail spatial, ceux de son espèce sont désormais persona non grata dans pas mal d’endroits, et même chassés pour leurs fameuses peaux, recyclées en combinaisons. Il s’avère que son ancien élève Roko (aucun lien), un xénophobe de première, a décidé d’accepter un contrat de décimation visant son clan, qu’un ethnologue idéaliste du nom de Anson Damaril recherche aussi très activement (pour les étudier tout autant que pour les aider à faire valoir leurs droits). C’est avec ce dernier que Lark part à la recherche de son peuple, afin de les protéger de son cruel disciple.

L’univers connu (du moins régi par l’humanité) est donc un vaste domaine ultra-capitaliste spatial où le brevetage du vivant est devenu réalité, sous sa forme la plus abjecte: un néo-esclavagisme où les travailleurs abandonnés de tous que sont devenus les Peaux-épaisses sont à peu près dépourvus de droits de facto. D’ailleurs, par extension, c’est une énorme partie de l’humanité qui est reléguée à un statut extrêmement précaire dans un monde où la loi écrite ou votée n’a que peu de valeur face à la puissance de l’argent.

Dans les faits, c’est dans un univers à la Blade Runner qu’évoluent Lark et Anson, chacun façonné diversement par les circonstances et tous deux fortement marqués par les évolutions technologiques dont ils ont été bénéficiaires/victimes (la frontière demeure assez floue). Le premier est un baroudeur cynique mais loyal, le second un grand naïf débordant de bonne volonté. Autrement dit, un duo très archétypal de buddy movie. Et si les personnages sont peu originaux (dans leur personnalité, s’entend), l’histoire ne l’est pas beaucoup plus: en gros, il s’agira dans un premier temps d’une course contre la montre pour savoir qui de l’équipe de Roko ou du duo des buddies va arriver le premier à retrouver le clan de Nomaral, puis dans un second temps de la résistance aux assauts des mercenaires en mode Les Sept Samouraïs.

Ce qui est assez compréhensible et excusable, si on essaie de se souvenir qu’il s’agit d’une des premières œuvres de l’auteur (à l’époque dans la vingtaine). Quant-au fait que le rythme soit vraiment très rapide, ce n’est pas, à mon sens, un réel défaut. C’était également le cas de pas mal de romans de SF étasuniens des années 1960/70, dont le nombre de pages n’excédait pas les 250 (comme Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques de Philip. K. Dick, en fait). Donc quelque part, c’est assez raccord avec la ligne « dickienne » adoptée pour le traitement général de l’univers, à savoir un cyberpunk fortement teinté de cynisme où l’expansion vers les étoiles se paie au prix fort par la majorité pour le profit d’une minorité.

Ceci étant dit, quand on le compare à Lum’en, il n’y a pas photo: l’écriture de Genefort a clairement gagné en maturité, avec des personnages plus variés et originaux, et une approche qui rappelle peut-être plus celle de Kim Stanley Robinson que celle de Philip K. Dick, sans pour autant surcharger le récit de détails. Les Peaux-épaisses demeure encore, de nos jours, intéressant pour l’univers qu’il pose, mais beaucoup moins pour l’histoire qu’il raconte. Raison pour laquelle je lui préfère, évidemment, Lum’en.

Au revoir; à bientôt.

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