Errance

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Trois des mangas d’Inio Asano (Bonne Nuit Punpun, Solanin et Dead Dead Demon Dededededestruction) comptent parmi mes préférés, tous genres confondus. Aussi, quand j’ai appris que Kana publiait, en même temps qu’une édition intégrale augmentée de Solanin, un manga qui aurait justement pour thème son métier de mangaka, je n’ai pas tardé à me le procurer. Cependant, pour je ne sais quelle raison, j’ai mis pas mal de temps à le lire (d’où ce post qui arrive bien après la bataille). Bref.

Kaoru Fukuzawa vient de terminer une série à succès et se demande maintenant bien ce qu’il va pouvoir dessiner. C’est que, l’inspiration, ça ne se commande pas. Aussi se tourne-t-il, pour se changer les idées, vers une prostituée à fort tempérament. Tandis que, en parallèle, ses rapports avec ses collègues de travail se détériorent à grande vitesse, que son couple bat de l’aile, etc.

Bah oui: ce n’est pas Pretty Woman, là, et le manga est assez nettement un négatif de, disons, Bakuman (ou pratiquement tout autre manga méta sur la profession de mangaka). Là où Bakuman arrondit les angles, montre le métier (et surtout la Shueisha) sous son jour le plus avantageux quitte à cirer ouvertement des pompes, et évoque les aspect personnels et sociaux de la vie des mangakas sous une forme des plus optimistes, Errance fait exactement le contraire. Avant de continuer, je préfère prévenir: il va y avoir du spoil.

Fukuzawa est un incompris total, dans une situation de réussite qui confine à l’échec. C’est paradoxal, certes, mais c’est bien son succès en tant que mangaka qui signe son échec personnel. Avec ses assistants, les choses ne font qu’empirer au fur et à mesure que certains de ces derniers s’émancipent tandis qu’il peine, lui, à rebondir. Avec son responsable d’édition attitré, les choses ne se présentent pas beaucoup mieux, puisque ce dernier semble tellement débordé (ou fuyant) qu’il s’avère incapable de ne serait-ce que lui prêter une oreille attentive. Avec sa femme, travaillant à un poste du même type, se pose également ce problème; avec des conséquences beaucoup plus dramatiques: leur relation devient totalement toxique, incluant violences conjugales.

Quant-aux lecteurs qui correspondent avec lui par réseaux sociaux, forums ou autres, on ne peut pas dire qu’il les apprécie plus que ça: les critiques de ceux qui ne l’aiment pas sont assassines, tandis que les éloges de ses fans confinent à l’adoration malsaine d’une idole dont, d’après lui, ils ne comprennent que de travers les œuvres. Son seul réconfort, il le trouve dans une sexualité extra-conjugale, avec une jeune femme qui manifeste pour lui une relative sympathie sans vraiment s’intéresser à son travail.

Chifuyu, la fille aux yeux de chat, est un personnage dont on ne saura au final que peu de choses. D’origine modeste et rurale, elle a débarqué en ville pour ses études et s’est tournée vers la prostitution pour payer son loyer hors de prix. Et c’est à peu près tout ce qu’on saura d’elle. Fukuzawa tombe, lui, très rapidement sous son charme, mais ne semble « l’aimer » que très superficiellement, comme une sorte de bouche-trou temporaire pour ses manques affectifs.

À travers le personnage de Fukuzawa et de ses interlocuteurs du monde du manga, Asano décrit un univers et une ambiance des plus délétères. Celle d’une industrie calibrée où les relations personnelles sont tout sauf épanouissantes, où s’échangent flatteries hypocrites et piques bien senties, où les égos les plus gros s’affrontent violemment quand les plus petits adoptent des stratégies de profil bas ou de fuite, et où les « appels au secours » de Fukuzawa resteront toujours inaudibles, ou incompris de tous. Tandis que ses comportements de connard égocentrique ou abusif, eux, seront presque systématiquement excusés. Un univers des plus malsains, donc.

J’ignore jusqu’à quel point le titre est autobiographique, mais il semble évident que soit Asano, soit une de ses connaissances en a vraiment bavé dans son expérience de mangaka. La réalité décrite dans Errance est donc beaucoup, beaucoup plus sinistre que l’enthousiasme béat et flagorneur d’un Bakuman: la fin est quasiment un retour au point de départ, avec un nouveau succès de librairie qui le laisse dans une situation similaire de solitude incomprise, de questionnement de soi et de mal-être nocif pour son entourage direct.

Errance est le genre de titre que tout lecteur régulier de manga devrait finir par lire un jour, ne serait-ce que pour s’aider à prendre du recul sur le travail et les personnes qui ont contribué à élaborer les planches qu’il a eu sous les yeux. Bien sûr, ça reste une fiction, mais une fiction lourde de sens sur des réalités trop rarement évoquées, même dans des ouvrages sérieux où, bien souvent, ces mêmes réalités, somme toute personnelles, sont occultées, planquées sous le tatami, au profit d’un discours beaucoup plus consensuel.

Au revoir; à bientôt.

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