Bip-Bip Boy

Le manga de témoignage à tendance autobiographique est un sous-genre auquel, il faut bien le dire, on est peu habitué en France, en comparaison de beaucoup d’autres. Généralement d’ailleurs, le choix des éditeurs se porte sur des titres à problématique sociale ou sociétale, ou avec une connexion factuelle à l’actualité, ou au contraire au thème atypique (ou méta). Dans une certaine mesure, c’est un peu dans cette dernière catégorie qu’il faudrait classer Bip-Bip Boy, même si, au fond, ce que nous raconte Rensuke Oshikiri correspond à la vie de beaucoup d’enfants des années 1980 sautant à pieds joints dans le second âge d’or de l’arcade dans les années 1990.

L’histoire, elle est simple: un gamin découvre, dans les années 1980, les game & watch, mais c’est grâce à la Famicom de sa voisine qu’il entre définitivement dans le monde du jeu vidéo. Un monde qui lui pourrira sa scolarité, le fera passer toute sa jeunesse pour un gros loser pathétique, bouffera la majorité de ses économies et limitera sa sociabilité à un petit cercle de gamers pas toujours recommandables… jusqu’à ce qu’il devienne mangaka à succès, une fois adulte. Il gardera cependant toujours une affection profonde pour ces jeux qui font « bip bip ».

Simple, n’est-ce pas? Oui. Et c’est l’une des plus grandes forces de ce manga: à aucun moment on ne ressent une quelconque volonté de tordre le récit vers une inutile complexité, de forcer le dramatique ou d’en rajouter des caisses pour créer de la tension narrative, des rebondissement ou je ne sais quel artifice de scénariste. Ce qui ne signifie pas qu’il n’y ait pas d’exagération ou que le récit soit plat pour autant. Loin de là, même, on est en fait plus proche de Nobles Paysans que de Au cœur de Fukushima.

Car le style Oshikiri se caractérise par une emphase visuelle qui dynamise pas mal de scènes à priori anodines, en mettant l’accent moins sur le déroulé que sur le ressenti direct des personnages. Enfin, du personnage, en l’occurrence. Ainsi, l’attente nocturne devant le magasin de la sortie du dernier Final Fantasy en date devient presque une épreuve de courage (voire une veillée d’armes), une console nouvellement sortie devient comme une sorte de Graal, etc.

Toutefois, c’est au niveau de l’écriture de ses personnages que le manga est le plus intéressant. Oshikiri décrit sa jeunesse sans jamais se donner le beau rôle, bien au contraire. Et sans pour autant se dépeindre sous un jour absolument négatif. C’est d’ailleurs le cas de tous les personnages nommés: ils sont foncièrement, viscéralement, humains, avec tout ce que ça peut sous-entendre.

Parce qu’au fond, Oshikiri montre juste des égos qui s’entrecroisent, tissent des liens amicaux et les délitent (ou les brisent) pour des broutilles et des futilités. Des gamins normaux, en fait. Celui qui essaie maladroitement d’arnaquer ses amis, celui qui n’a jamais de bol, celui qui ne peut pas s’empêcher d’être prétentieux, celle qui pique sa crise quand elle perd aux jeux, etc. En fait, on a un peu là le pré-casting de Hi-Score Girl. Le personnage principal (soit l’auteur lui-même, en fait) ressemble d’ailleurs énormément à Haruo Yaguchi (même tempérament, mêmes centres d’intérêt, même médiocrité affichée, même situation familiale…).

Autrement dit, Bip-Bip Boy étale sans fard une jeunesse que l’auteur annonce comme celle d’un raté, mais avec panache. Et surtout, toujours, en faisant passer sa passion avant tout le reste (ce qui va de pair, en fait). C’est au final une description d’un Japon révolu qu’il livre ici, sous une forme certes un peu caricaturale, mais jamais dénuée d’intérêt. Le contraste est en effet saisissant lors des chapitres rétrospectifs où il revient sur les lieux de son enfance, et qui pour la plupart ont radicalement changé.

Il est en effet beaucoup question d’arcade dans le manga (logique, vu la période), et le secteur y a connu la même crise que le reste du monde occidental, bien que de manière différente. Certes, restent toujours quelques énormes game-centers, mais les petites salles de quartier ont dans la majorité des cas mis la clé sous la porte ou changé d’activité. Il se dégage donc de ces passages une petite mélancolie, laquelle n’est manifestement pas de nature à altérer l’enthousiasme de l’auteur pour les jeux récents.

Car, si la nostalgie traverse en filigrane l’ensemble de l’histoire, elle n’est pas mal placée ou réactionnaire. Le dernier volume du manga s’achève d’ailleurs sur une note des plus optimistes, que je ne vous spoilerai évidemment pas. En fait, je crois que c’est bien tout le manga qui est traversé par l’optimisme enthousiaste de ce « loser né avec des pixels à la place des neurones » (sic).

Bref, Bip-Bip Boy, c’est bien. Voilà.

Au revoir; à bientôt.

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