Jump: l’Âge d’or du manga

La collection Kuropop, c’est un peu le fourre-tout des éditions Kurokawa. On y trouve des artbooks, des light novels, un manuel de rangement de Marie Kondo illustré, et, depuis juillet dernier, un essai-témoignage de Hiroki Gotô sur le célèbre Weekly Shônen Jump de la Shûeisha. Et ne me demandez pas pourquoi, sur le site de l’éditeur, le livre est classé parmi les seinen, je n’en ai absolument aucune idée (ce n’est pas non plus comme si ça avait une importance capitale).

Qui est Hiroki Gotô? L’un des anciens rédac’ chef de l’hebdo, rien moins. Entré dans le Jump en 1970  (soit moins de deux ans après sa création), il accéda aux fonctions suprêmes en mars 1986, soit en plein « âge d’or » du magazine, pour les quitter en 1993, laissant les rênes à Nobuhiko Horie. S’il est donc un témoin privilégié, c’est donc surtout parce qu’il en a été un acteur majeur.

Cependant, il ne s’agit pas, à proprement parler, de mémoires, pas plus qu’il ne s’agit d’une analyse historienne de l’évolution éditoriale du Jump sur la période 1970-1993. Ce serait plutôt une sorte de constat rétrospectif sur le contenu dudit magazine, agrémenté d’anecdotes et de données factuelles sur le fonctionnement en coulisse. Hiroki Gotô dresse avant tout le portrait d’un périodique en plein essor en tentant de trouver une explication à son succès. Une explication autre qu’économique, s’entend.

Et cette explication, elle est toute trouvée: les choix éditoriaux de la rédaction et des titres en phase avec le public de l’hebdomadaire. Après avoir décrit les conditions du lancement et du démarrage du magazine, Hiroki Gotô dépeint donc le contenu du Jump sur quatre périodes. À savoir, selon ses propres termes, l’époque de la naissance (1968-1970), la période de l’envol (1971-1977), l’âge de la conquête victorieuse (1978-1984) et l’âge d’or (1985-1994). Un découpage chronologique qui repose en réalité sur le tirage: chaque « passage » d’une époque à une autre est en effet marqué par le franchissement d’un palier, qui se chiffre en millions d’exemplaires.

Ainsi a-t-on pour chacune de ces époques un aperçu du contenu du magazine, agrémenté de diverses réflexions de l’auteur. À partir de là, l’ouvrage prend un peu la forme d’un catalogue descriptif des titres phares du Jump, ce qui est aussi intéressant que problématique. Problématique parce que c’est, pour beaucoup, de la paraphrase de mangas. Or, même si personnellement je m’en fous royalement, il existe des gens allergiques aux spoilers et l’ouvrage en est juste blindé.

C’est ici cependant très justifiable, car il est extrêmement difficile de décrire l’intérêt d’une œuvre sans l’appréhender dans sa totalité, d’autant que tout le monde n’a pas lu les titres en question (un certain nombre sont d’ailleurs indisponibles en français). De toute façon, la liste des titres évoqués figure en début de chaque chapitre, ce qui permet fort heureusement au lecteur anti-spoiler de zapper les passages concernant des mangas qu’il aurait l’intention de lire plus tard.

Du coup, l’ouvrage fait souvent un peu figure de Reader’s Digest version shônen. Mais, encore une fois, je ne vois pas comment il aurait été possible de parler du succès du Jump sans en décrire un minimum le contenu. D’autant que l’auteur ne s’arrête pas là et puise dans ses souvenirs des données contextuelles sur certains mangas et mangakas. Parfois, le propos est même un peu acerbe, mais il ne s’exclut pas du compte.

Avec une certaine modestie, Hiroki Gotô reconnaît ses erreurs passées, comme, par exemple, le fait de ne pas avoir vu que la romance pouvait être une composante du shônen (et le succès des mangas de Mitsuru Adachi, chez la concurrence, a donc été un électrochoc). Toutefois, il reste profondément conservateur dans sa façon d’appréhender l’édition de mangas, comme le dénote la crispation autour de la devise du Jump et, surtout, sa vision de l’évolution du marché dans la seconde moitié des années 1990 (et plus généralement de la société japonaise après le choc que fut le premier trimestre de 1995).

En ce sens, l’ouvrage est intéressant à double titre. Déjà parce qu’il livre un point de vue interne sur les composantes du Jump et le contexte de publication (rapports éditeur/mangaka, ciblage du public, etc.). Mais aussi parce qu’il révèle, en filigrane, la personnalité (et donc la ligne) de l’un de ses rédacteurs en chef, soit l’un des acteurs principaux de ce succès éditorial. Une époque où le manga se vendait plus en prépublication qu’en bunkobon, et qui est révolue depuis une vingtaine d’années (le tirage du Weekly Shônen Jump ayant fortement chuté à partir de 1995, pour se stabiliser au dessous de 3 millions d’exemplaires; ce qui reste énorme).

Pour ce qui est de l’édition française proprement dite, le moins que l’on puisse dire est qu’elle est satisfaisante. D’un point de vue esthétique, déjà, la couverture et la tranche renvoient aux grandes heures du magazine, et on peut essayer de s’amuser à relever tous les titres qui y figurent. En termes de contenu, ensuite, il est à noter que Grégoire Hellot a obtenu de pouvoir publier (à la fin du chapitre 4) un court entretien inédit avec l’auteur, en vue de la publication française (et qui s’avère éclairant sur le décalage qui peut exister entre les deux publics). Enfin, les références bibliographiques, dans la mesure du possible, sont celles des éditeurs francophones, ce qui facilite beaucoup les choses quand il s’agit de retrouver un titre en librairie. Petit bémol, cependant: si l’ouvrage propose bien, à la fin, un tableau chronologique pour s’y retrouver, il est difficilement lisible, et c’est assez dommage (espérons que ce souci sera corrigé au prochain tirage).

Au revoir; à bientôt.

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