Joker

Un mois qu’il n’y a pas eu de post ciné sur ce blog, ce qui s’explique principalement par le fait que j’ai la crève. Du coup, j’ai loupé Ad Astra (j’essaierai de rattraper ça plus tard), mais pas Joker.

C’est la merde à Gotham City. Le taux de pauvreté a explosé et la criminalité avec. Arthur Fleck, clown de son état, est aussi suivi par l’assistance publique pour diverses raisons médicales. Entre la précarité de sa situation, son employeur qui est con, ses collègues qui ne le sont pas moins, et sa mère qui reste alitée la majeure partie du temps, sa situation demeure pour le moins tendue. Mais il ne lâche pas l’idée de devenir un jour comique de stand up, pour enfin passer dans l’émission de son idole, Murray Franklin. Pendant ce temps, Thomas Wayne se pose en candidat des riches à la mairie de Gotham.

Rarement un film inspiré de comics aura autant réussi à saisir l’air de son temps. Car on est en plein dans l’Amérique déliquescente des quartiers abandonnés et des victimes de la crise. L’ambiance est poisseuse comme celle d’un film noir et donne à Joker des allures de thriller (inversé, vu que c’est l’ascension d’un criminel que l’on va suivre), jouant énormément sur la dichotomie entre les encravatés et leur mode de vie, d’une part, l’aspect miteux de l’environnement d’Arthur, d’autre part.

Miteux à tous les niveaux, d’ailleurs. Sur le plan matériel, il ne possède pas grand-chose et vit avec sa mère à la santé défaillante, ancienne domestique chez les Wayne partie pour d’obscures raisons mais obstinée dans son idée d’obtenir l’aide (au moins financière) de son ex-employeur. Sur le plan relationnel, Arthur n’a pas vraiment d’amis et ses collègues ne semblent pas l’affectionner plus que ça (seule une voisine paraît s’intéresser à son sort); au contraire, même. Sur le plan mental, enfin, c’est… un spoiler, mais on va dire que ça ne va vraiment pas fort sur le plan neurologique, déjà, avec une pathologie qui lui colle des crises de rires à des moments peu opportuns (euphémisme).

À l’opposé, on verra très peu le manoir Wayne (et de loin, encore), mais on aura un aperçu du statut du patriarche, par ses sorties culturelles, par les actions de ses employés, par la médiatisation de sa présence politique, etc. Ce qui en fait, en un sens, l’antagoniste de ce film, pas vraiment présenté sous un jour bien meilleur qu’Arthur: capitaliste cynique, il ne saisit rien à la crise qui parcourt la ville et la moindre de ses saillies n’arrive guère qu’à mettre le feu aux poudres au lieu de calmer le jeu (toute ressemblance avec des personnes existantes blablabla).

Or, Arthur arrive à interagir avec ce monde waynien… et ça ne se passe pas super bien, étrangement. Car, en dépit de toute logique, le fait de laisser un mec atteint de pathologies mentales potentiellement dangereuses livré à lui-même, dans un environnement violent, ouvertement ciblé par l’hostilité ou le mépris des puissants, eh bien bizarrement, ça dégénère; c’est fou, ça. Et au fond, on assiste tout autant à l’origin story du Joker qu’à celle de la Gotham dévastée par la criminalité qui verra plus tard naître Batman (avec beaucoup, beaucoup plus d’efficacité et de pertinence que la série pourtant éponyme, mais passons).

En ce sens, le film est une mise en garde, un avertissement, une manière de mettre en lumière une situation qui peut très rapidement en induire une autre, totalement hors de contrôle, si elle n’est pas correctement gérée. Et là, elle ne l’est pas, avec la suite logique d’événements que cela peut induire. La naissance du Joker, en tant qu’entité, appartient à un faisceau factuel dont Arthur est le centre; une conséquence tellement logique qu’on ne peut expliquer l’incapacité à appréhender son arrivée que par l’indifférence ou l’aveuglement (ou la stupidité, c’est selon), par le fait qu’Arthur soit, au fond, un nobody dont tout le monde se fiche et que personne ne voit partir en vrille. Sauf quand il est beaucoup trop tard.

D’un point de vue purement formel, le film est beau; avec quelques maladresses ici ou là, mais beau. La façon dont il est filmé est particulièrement élégante et tranche pas mal avec les autres films de Todd Phillips (du moins, ceux que j’ai vus), tout comme il tranche avec ce que Warner a pu produire avec l’étiquette DC jusqu’ici. Il y a, en effet, un gros travail sur la lumière et les jeux de couleur, qui en font un OVNI parmi la masse de films tirés de comics auxquels on a eu droit ces dernières années.

Surtout, le jeu de Joaquin Phoenix est brillant, que ce soit par ses expressions faciales ou corporelles. Sa capacité à transmettre les émotions de son personnage est juste incroyable, alors même qu’il s’agit d’un rôle extrêmement difficile. Le reste du casting s’en sort par ailleurs assez bien, lui aussi. Brett Cullen campe un Thomas Wayne en parfait connard, mais Robert DeNiro est peut-être celui qui, après Joaquin Phoenix, reste le plus mémorable, dans le rôle de Murray Franklin (également un connard).

Zazie Beetz s’en sort plutôt bien aussi, mais j’ai un peu eu le sentiment qu’on pouvait parfaitement se passer de son personnage sans profondément impacter le scénario (même si ledit personnage est indispensable à un certain twist, la chose pouvait être amenée bien différemment, sans nécessairement perdre en pertinence ou en impact). Et pas du tout convaincu, non plus, par Douglas Hodge en Alfred Pennyworth (à vrai dire, j’ai même cru un moment que c’était un autre domestique des Wayne); mais comme on le voit vraiment très peu, ce n’est pas un gros problème en soi.

J’ai été par contre beaucoup plus convaincu par le rôle (non-nommé) de Sharon Washington, qui campe une travailleuse sociale manifestement arrivée au bout du rouleau et qui n’essaie même plus de sauver les apparences. Semblant au premier abord froide et distante, elle aide toutefois aussi bien qu’elle le peut encore ceux qui, comme Arthur, en ont besoin, tout en ne se faisant plus aucune illusion, avec une lucidité acerbe sur le désengagement des pouvoirs publics.

Bref, Joker est un film particulièrement déprimant, rappelant, par pas mal d’aspects, Fight Club (qui, ô hasard, vient tout juste de fêter ses vingt ans). Habitués que nous sommes devenus à des films tirés de comics obéissant aux mêmes règles, celui-ci est tellement iconoclaste qu’il en devient incontournable, en prenant à rebours tous les lieux communs auxquels on pourrait s’attendre dans une production estampillée Warner/DC. Au final, on assiste à la descente aux enfers d’un mec qui partait déjà mal dans la vie et devient, par la force des événements, un monstre. Suffisamment bien narrée, filmée et jouée pour qu’on puisse qualifier Joker de meilleur film Warner/DC sorti jusqu’à présent.

Au revoir; à bientôt.

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