Magi (et vos idées ont du génie)

Désolé, je n’ai pas pu m’empêcher. Mais trêve de blagues. Magi – The Labyrinth of Magic est récemment arrivé à son terme en France (chez Kurokawa), et c’est donc l’occasion rêvée pour un post de remplissage porter un regard rétrospectif sur le titre de Shinobu Ohtaka.

Le caravanier Ali Baba Saluja tombe un jour sur un « resquilleur » dénommé Aladin, un gamin naïf mais débrouillard, manifestement doté de certains pouvoirs. Avec son aide, il parvient à « conquérir » un labyrinthe, un des nombreux édifices qui apparaissent de temps à autres dans le monde et qui confère à ceux qui parviennent à en résoudre les mystères les pouvoirs incommensurables du djinn qui en a la garde (en plus de pas mal de richesses). C’est le début d’une longue amitié et d’une aventure qui les mènera aux quatre coins du monde, leur permettant de rencontrer de grandes figures héroïques et mystiques telles que Sindbad ou Shéhérazade.

Le manga, comme on s’en doute, puise une grosse part de son inspiration dans Les Mille et Une Nuits, ainsi que dans certains écrits de démonologie tels que le Lemegeton (les noms de la plupart des djinns viennent de là, en tout cas). Toutefois, si à première vue on pourrait se dire qu’on a affaire à un scénario digne d’une production Mondo qui empile des références aléatoirement pour surfer sur je ne sais quelle mode, force est de reconnaître qu’on en est en réalité très loin.

Sindbad, Ali Baba, Shéhérazade et Aladin sont évidemment éloignés de leurs modèles originels, ne conservant, dans le meilleur des cas, qu’une connexion assez lâche avec eux (au point qu’on peut pratiquement parler de name-dropping). Cependant, il ne s’agissait manifestement pas de capitaliser sur une éventuelle popularité des persos pour vendre, mais bien d’asseoir un contexte. L’histoire débute en effet dans une atmosphère moyen-orientale, sur ce qui semble être l’équivalent local de la Route de la Soie, avec des intrigues tournant principalement au départ autour du royaume convoité de Balbad, situé à la jonction de puissants empires rivaux en conflit diplomatique et en proie à diverses dissensions internes.

Et on arrive là au thème central de Magi, contrairement à toute attente: c’est un manga politique. Shinobu Ohtaka soulève en effet plusieurs interrogations au travers de ses personnages centraux, qu’il s’agisse d’Ali Baba ou d’Aladin. Le premier se révèle rapidement être connecté au pouvoir de Balbad, quand le second détient les clés d’un pouvoir capable de transformer le monde en profondeur. Mais tous deux sont idéalistes, manquent de connaissances et d’expérience, et c’est leur voyage initiatique qui devra corriger cet état de fait.

C’est justement ce qui donne à Magi sa plus grande richesse: sans vraiment assener des vérités ou des évidences à la massue (à part peut-être dans le dernier segment, et encore), le récit expose des modèles politiques et des choix de gouvernance (ainsi que leurs limites), soulève des questionnements et renvoie régulièrement à des réalités historiques bien réelles (notamment des phénomènes discriminatoires, acculturant et/ou expansionnistes, mais pas seulement). Quant-à la métaphysique de cet univers, elle est exploitée principalement pour la thématique du choix et du partage du pouvoir, mais aussi du poids du passé.

On découvre en effet au fil des pages que le monde dans lequel évoluent les personnages est en réalité le fruit d’un autre, qui a cessé d’exister mais dont la pré-existence influence cependant toujours le cours de l’histoire par le biais de l’impératrice Gyokuen. Cette dernière sera par conséquent, le plus souvent indirectement, un des principaux antagonistes d’Aladin et Ali Baba, qui devront lui faire face avec leurs alliés et amis (l’affranchie Morgiane, le prince rebelle Hakuryû, etc.) au fil de plusieurs combats épiques.

Car le manga n’est pas avare en action, et c’est un brin paradoxal compte tenu des thèmes qu’il aborde. Mais ça marche, et même assez bien, en fait. Si certains duels confinent au divin, d’autres sont beaucoup plus terre-à-terre, tandis que les combats de la piétaille ne sont évidemment pas oubliés au passage. Tous sont au fond la matérialisation symbolique d’affrontements de logiques politiques et/ou idéologiques, le plus souvent celles adoptées par le duo Ali Baba/Aladin contre celles de l’antagoniste du moment (avec de notables exceptions).

Ces affrontements ne sont cependant pas binaires, et, clairement, les motivations de chacun des camps obéissent à des logiques non-manichéennes. Le bienveillant Sindbad est certainement le cas le plus éloquent: conquérant de labyrinthes idéaliste ayant réussi à s’entourer de fidèles sincères et dévoués, il a construit une nouvelle nation insulaire indépendante et libre, avant d’évoluer vers une approche beaucoup plus cynique de la gouvernance, n’hésitant pas à se livrer à certaines bassesses et profiter des faiblesses de personnes qui lui sont pourtant affectivement acquises.

Dans son approche, Magi est souvent frontal et premier degré, mais c’est assez logique en soi, compte tenu du public visé: il était pré-publié, pour rappel, dans le Weekly Shônen Sunday (en même temps que Rinne de Rumiko Takahashi). Mais il arrive, avec une limpidité qui force le respect, à exposer des phénomènes aussi complexes que la mondialisation économique ou la montée du fascisme en quelques dizaines de planches sans que la narration en souffre jamais vraiment dans son rythme, sans blabla interminable, sans fioriture inutile.

Au final, force est de constater que très peu de shônen de la décennie passée auront été aussi décisifs que celui-ci. Pas vraiment sur le plan « artistique » (visuellement parlant, le manga est somme toute très classique), mais sur le plan didactique, indéniablement. De fait, c’est un modèle en son genre, le type de manga que toute médiathèque publique digne de ce nom devrait avoir sur ses rayonnages. Un véritable tour de force de la part de Shinobu Ohtaka, qui n’est pas sans rappeler celui de Hiromu Arakawa avec Fullmetal Alchemist.

Bref, Magi, c’est bien, voilà tout.

Au revoir; à bientôt.

Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Zubrowski dit :

    Je n’ai ni vu ni lu Magi, mais me dois de réagir. Méfie-toi : si tu te lances dans ce genre de titre, tu vas te retrouver à faire les chapeaux des articles de NextInpact

    XD

    Aimé par 1 personne

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