Le Jeu de la Dame

Le Jeu de la Dame (ou The Queen’s Gambit dans sa version originale) m’avait été suggéré histoire d’occuper le deuxième confinement, le mois dernier. Bon, finalement, je l’aurai regardé plus tard.

Elizabeth Harmon, suite à un violent accident de la route, se retrouve sans mère et internée à l’orphelinat Methuen. Véritable petit prodige sur le plan scolaire, elle se lie assez rapidement d’amitié avec Jolene, la rebelle qui en fait baver au personnel, mais éprouve un certain nombre de difficultés à s’intégrer. Jusqu’au jour où William Shaibel, le concierge de l’établissement, décèle chez elle un talent inné pour les échecs, et entend bien l’aider à le développer. Mais dans le Kentucky des années 1950/60, il ne lui sera pas facile de se frayer un chemin dans le monde professionnel.

Cette mini-série est adaptée d’un roman, que je n’ai pas lu (pour changer), de Walter Tevis, un auteur dont l’alcoolisme était de notoriété publique. Et d’addictions, il en est beaucoup question dans la version TV. Beth est ainsi rapidement confrontée à la médication abusive de l’orphelinat, et surconsommera un bon moment des tranquillisants. Puis, c’est en suivant « l’exemple » de sa mère adoptive, alcoolique, qu’elle se prend d’une passion irraisonnée pour les spiritueux; ça, ou elle picole pour oublier tous les cons dont elle croise la route, au choix.

Oui, parce qu’il y en a un bon paquet, en fait: le monde des échecs est alors essentiellement masculin, et le fait de voir débarquer de nulle part une jeune fille aussi douée a tendance à agacer. Ou amuser, c’est selon (pas mal déchantent en constatant que c’est un véritable rouleau-compresseur en compétition). Et en dehors du monde merveilleux de la défense sicilienne, il se trouve souvent quelqu’un pour essayer de la « remettre à sa place » (avec tout ce que ça sous-entend pour l’époque). Autant dire qu’elle en bave pas mal, déjà à l’orphelinat, mais aussi (et surtout, en fait) par la suite, dans sa « famille » adoptive.

Alma Wheatley, sa mère adoptive, est l’incarnation même des contradictions et hypocrisies de l’Amérique de son temps: femme au foyer modèle en apparence, elle doit composer avec un mari très souvent absent et irresponsable, des finances pas franchement au top, et une anxiété chronique qu’elle défonce à coup d’alcool et de tranquillisants. Aussi essaie-t-elle d’élever Beth du « mieux » qu’elle peut, en suivant la norme sociale attendue et l’encourageant à devenir une… bah, conne, en fait. Mais, aussi étrange que ça puisse paraître, leurs déboires financiers sont également ce qui permettra à Beth de rencontrer une approbation maternelle pour une forme d’émancipation: Beth est assez douée pour remporter des tournois, et donc le cash-prize qui va avec.

Bon, je vais en rester là pour les aspects descriptifs des thèmes et du scénario de manière générale, car il y a gros risque de spoil: la série couvre en fait la vie de Beth de l’accident fatidique à un fameux tournoi d’échecs qu’elle dispute dans sa vingtaine, donc autant dire pas mal de temps. On y verra défiler un certain nombre de personnages hauts-en-couleurs, parfois moins, et souvent assez pathétiques quand on y réfléchit. Pas de logique binaire, au fond, à part pour une poignée de merdes indécrottables, numériquement minoritaires.

Formellement, j’ai rarement vu une série aussi impeccable. Déjà, les cadres sont assez somptueux, tout comme les lumières, l’étalonnage ou les ambiances de manière générale. Les (quelques) effets en CG sont très élégamment intégrés (principalement des manifestations des pensées échiquéennes de Beth), et les transitions sont très bien trouvées. Pour pinailler, il y a peut-être quelques plans un peu trop millimétrés, mais c’est vraiment, vraiment du chipotage (et surtout une question de point de vue).

La scénarisation, dans l’ensemble, est superbement exécutée. L’écriture a été confiée à Allan Scott et Scott Frank (ce dernier étant également le scénariste de Logan; ceci explique cela), qui ont livré un travail exceptionnellement bon (après, n’ayant pas lu le matériau d’origine, je suis incapable de dire s’ils ont ou non beaucoup de mérite dans l’histoire; juste que le résultat est là). À quelques maladresses près (que j’imagine être des libertés/licences; sans certitude), les dialogues sont assez subtilement écrits, et notamment du fait que Beth n’est pas du genre bavarde. Clairement pas taciturne, mais pas volubile au point de tout sortir verbalement. Autrement dit, il y a un GROS travail d’expression corporelle sur son personnage.

Ce qui tombe plutôt bien, puisque son rôle a été (en majeure partie) dévolu à la brillante Anya Taylor-Joy (que j’avais personnellement découvert avec The Witch). Son jeu est toujours expressif mais jamais outré, sa posture révélant toujours bien davantage que l’intonation de sa voix. Cette dernière ne trahit généralement que peu d’émotions, le plus souvent une forme de tension, comme une rage contenue. Aussi, l’évolution de son personnage se percevra surtout par son évolution vestimentaire, mais aussi contextuelle (son lieu de vie, les hôtels dans lesquels elle dort, etc.), et par ses fréquentations, qui reflèteront régulièrement son état mental.

Le Jeu de la Dame est une performance assez remarquable à tous les niveaux, mais qui ne pouvait tenir que sur les épaules d’une actrice réellement talentueuse. C’est le cas d’Anya Taylor-Joy: la palette d’émotions qu’elle réussit à transmettre est impressionnante, d’autant qu’elles tiennent régulièrement à très peu de choses (un mouvement de sourcil, un regard, etc.). Aussi, je suis intimement persuadé qu’il s’agit désormais d’une des actrices les plus incontournables de sa génération, et il me tarde de la voir dans Last Night in Soho (reporté à avril prochain).

Au revoir; à bientôt.

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